Lune-Azur Éditions WL-Blue Roses
Extrait offert · Shalom… À défaut du bonheur

Partie I — La rencontre

Le Regard

Aude Terrade & Nils Auren · 2e des 4 chapitres offerts

Tandis que j’hésite à entreprendre le récit de ma rencontre avec Shalom, depuis ce matin, j’en recule l’échéance, je doute de parvenir à m’exprimer avec la précision et la densité requises pour rendre compte de ma vérité et en communiquer l’émotion.

La fiction ou la réalité n’ont pas valeur en soi.

Si je choisis de raconter ce que j’ai vécu, c’est parce que je suis certaine de n’avoir rien à donner d’autre que moi.

Dernier dimanche de juillet, à la Chaussée.

La chaleur s’était déjà installée, dense, immobile, comme si elle avait traversé la nuit sans jamais se dissiper. Elle pesait doucement sur les choses, laissant au matin une clarté presque dure.

Sylvie était assise près de la fenêtre ouverte. Un cahier reposait devant elle. Elle n’écrivait pas. Elle regardait.

Le ciel s’étendait, lisse, sans profondeur. La lumière accrochait les pierres, les feuillages, les contours encore silencieux du jardin. Elle ne révélait rien d’éclatant … elle déposait simplement les formes, avec retenue, comme si le monde hésitait encore à apparaître.

Tout semblait suspendu. Rien ne semblait encore décidé. Le jour hésitait.

Depuis longtemps … des mois, peut-être des années … Sylvie avait le sentiment de longer sa propre vie sans jamais y entrer pleinement, comme si tout se déroulait à distance. Elle voyait… Elle entendait… Elle comprenait. Mais rien ne s’imprimait vraiment en elle.

Les événements glissaient, sans accroche, sans laisser de trace stable. Elle se sentait présente et absente à la fois. Comprendre ne suffisait pas.

Elle se leva.

Dehors, le jardin retenait encore la nuit. L’humidité du sol remontait doucement. Une fraîcheur a glissé sur sa peau, légère, presque timide, … sa peau s’est alors hérissée sans qu’elle y prête attention.

L’air avait cette qualité fragile des instants qui précèdent : avant la chaleur, avant le bruit, avant que le jour ne s’impose. Tout était en place. Trop !… Comme si rien ne devait bouger.

Elle a avancé lentement. Ses pieds effleuraient l’herbe encore humide. Une odeur de terre montait, discrète, familière, prenante.

Sans bouger, elle contempla le ciel.

Les premières touches de rose apparaissaient sur les nuages les plus hauts. Le saule, près du lavoir, sortait lentement de l’ombre, … d’abord masse obscure plaquée sur l’aube blanchissante, il reprenait peu à peu son volume, puis sa couleur. Dans la lumière grandissante, il redevenait vert. Bientôt, il serait doré au soleil.

De grands oiseaux passaient, volant vers l’est. Un pigeon, ou une palombe, roucoulait quelque part. Des coqs lointains se répondaient.

Dans le potager, les dahlias cessaient d’être gris. Ils s’ouvraient à la lumière : mauves, rouges, violets, carmins, roses, safranés, vermillons, pourpres, et même blancs. Ils paraissaient presque rigides, ciselés. Sauf les jaunes… plus libres… ébouriffés.

Le monde se mettait en place.

Sylvie regardait.

Ce qu’elle cherchait n’était pas dans les choses, mais dans ce qui, à travers elles, insistait.

Ce qu’elle aimait, dans certaines œuvres, c’était cette manière de s’attacher au réel avec une précision presque excessive. Une observation poussée à l’extrême, jusqu’à ce que, paradoxalement, quelque chose bascule.

Elle pensa à ce paysage.

Un lac immobile. Parfaitement lisse. Une barque tirée sur une grève. Des collines fermées de toutes parts, sans ouverture.

Rien ne s’échappait. Et pourtant, tout y appelait.

Ce tableau de Dali … celui du Christ de Saint-Jean de la Croix … ou plutôt ce qu’elle en retenait : ce monde en contrebas, clos, minutieusement décrit, si exactement défini qu’il en devenait irréel.

La limite créait l’infini.

La précision ouvrait au rêve.

Elle se dit que la réalité fonctionnait peut-être ainsi. Qu’il suffisait de la regarder assez longtemps. Assez exactement. Pour qu’elle cède.

Elle avait rêvé de cet endroit. Plusieurs fois.

Toujours le même passage difficile. Un étroit défilé, des blocs, une progression lente, presque pénible. Puis, soudain, l’ouverture.

Une plaine immense. Horizontale. Silencieuse.

Enfermée dans un cercle de montagnes.

Elle savait, dans le rêve, que ce lieu lui appartenait. Qu’elle y revenait. Mais elle n’osait pas toujours y entrer.

Comme si la paix pouvait être un piège. Comme si quelque chose, sous l’herbe ondoyante, pouvait dissimuler un danger invisible, un piège mortel…

La première fois, elle était restée immobile.

La seconde, elle avait avancé sans atteindre l’arbre qu’elle distinguait au centre.

La troisième fois…

Elle n’alla pas plus loin dans ce souvenir.

Ces images ne lui semblaient pas étrangères. Elles la précédaient.

La réalité l’enchantait. Parce qu’elle ouvrait, parfois, une porte.