Prologue
Aude Terrade & Nils Auren · 1er des 4 chapitres offerts
Shalom.
Le mot m’a échappé sans bruit, au moment précis où tu disparaissais dans la nuit.
L’air gardait encore la chaleur de ton corps.
Elle flottait autour de moi, mêlée à cette fraîcheur de l’aube … celle qui vient lécher la peau, comme lorsque l’on marche pieds nus dans l’herbe humide, avant même que le jour ne soit là.
Ta silhouette a vacillé un instant sous un réverbère fatigué.
Puis plus rien.
Tu ne t’es pas retourné.
Shalom.
La paix.
On me l’avait donnée comme un mot simple.
Une évidence presque naïve.
Je n’en comprenais pas encore le poids.
Aujourd’hui, il ne m’en reste qu’une empreinte.
Quelque chose de diffus.
Presque une absence.
Par moments, une fatigue me prenait.
Pas une fatigue du corps.
Quelque chose de plus intérieur.
Plus sourd.
Comme si vivre exigeait un accord que je n’étais plus capable de donner.
Il n’existe pas deux manières identiques de vivre un même événement.
Ce que nous traversons se dépose en nous différemment.
Plus ou moins profondément.
Parfois jusqu’à nous transformer sans que nous sachions quand.
Le souvenir lui-même dérive.
Il se charge, s’allège, se déforme.
Il insiste pourtant.
Comme s’il cherchait encore à comprendre ce qu’il a été.
Peut-être écrivons-nous pour cela.
Pour retenir quelque chose.
Ou simplement pour ne pas perdre tout à fait ce qui nous a traversés.
Je suis restée là.
Immobile.
À regarder l’endroit où tu avais été.
La nuit semblait hésiter à t’effacer.
Comme si elle retenait encore une part de toi.
Je me demande ce qu’il reste d’un instant.
Pas ce que l’on en raconte.
Mais ce qu’il déplace en nous.
Une fraîcheur a glissé sur ma peau, lente, légère, presque intime.
Un frisson a couru le long de mes bras.
C’était peu.
Mais suffisant pour rompre quelque chose.
Shalom.
Le mot est resté suspendu dans l’air.
Comme une réponse absente.
Le jour se levait.
J’ai relevé la tête.
Au-delà de la grille, le jardin retenait encore la nuit.
Un hérisson s’était roulé contre le mur, presque invisible sous le lierre.
L’air était humide.
On sentait la terre respirer doucement, comme après un long silence.
Le vent, venu de loin, faisait trembler les feuilles dans un froissement discret.
Tout semblait suspendu.
Il y a des instants où le monde hésite.
Comme ces matins d’hiver, quand le froid saisit la peau avant même que l’on ait bougé, et que le jour tarde à s’imposer, comme s’il doutait de lui-même.
Le temps, alors, ne passe plus.
Il s’étire.
Écrire ne m’est pas nécessaire.
Ni exister pour l’autre.
Et pourtant, je n’y échappe pas.
En partant, tu as laissé quelque chose derrière toi.
Pas un souvenir.
Quelque chose de plus diffus.
Une histoire qui continue malgré toi, et que je poursuis en l’écrivant.
Peut-être est-ce ma façon de te retenir.
Ou de ne pas me perdre tout à fait.
Je ne sais plus.
Je marche.
Sans fin.
Comme si avancer suffisait à maintenir quelque chose debout.
La paix que tu m’as souhaitée reste en suspens.
Je la regarde comme on regarde une chose trop fragile pour être touchée.
Je voudrais qu’elle soit mienne.
À défaut du bonheur.