Lune-Azur Éditions WL-Blue Roses
Extrait offert · Shalom… À défaut du bonheur

Premier acte — La rencontre

Le Bélier

Aude Terrade & Nils Auren · 3e des 3 chapitres offerts

Sylvie quitta l’agence plus tôt que d’habitude.

Sur son Solex, elle se faufila entre les files de voitures avec cette aisance qui lui donnait, l’espace de quelques instants, le sentiment d’échapper à sa journée.

Déjà, elle pensait à la robe qu’elle allait porter.

Elle organisait mentalement les gestes à venir : d’abord, le bain, puis les cheveux. Elle aimait ces préparatifs, ce rituel, ce temps qu’elle pouvait consacrer à elle-même.

Elle savait que ce moment-là, mieux que tout autre, l’aidait à se sentir bien dans sa peau.

Et, croyait-elle, à devenir jolie.

Sylvie se savait belle. Et pourtant, elle doutait de le paraître, d’être reconnue comme telle.

Elle avait un grand front, dégagé, qui accentuait la finesse de son visage.

Ses yeux, larges, changeaient avec la lumière — tantôt noisette, tantôt verts.

Son nez, court, rond, un peu charnu, elle le détestait.

Sa bouche était petite, lèvres finement ourlées — il lui arrivait de les mordiller sans même s’en rendre compte, accentuant ainsi leur dessin.

De son père, elle avait hérité une mâchoire carrée, que venait adoucir un cou très mince.

Ses cheveux, châtain cendré, fins et désespérément plats, tombaient très longs dans son dos. Elle les relevait en chignon, changeant de forme au gré de son humeur.

Elle était grande. Et paraissait l’être encore davantage à force de minceur.

Sa silhouette élancée ne laissait pas immédiatement deviner ses épaules larges, sa carrure sportive et ses hanches pleines, hautes, affirmées.

Un contraste qu’elle n’expliquait pas…

Mais qu’elle sentait.

Elle aimait ses pieds, petits, délicatement dessinés, parfaits. Sur cet ensemble, un air de tendresse rêveuse.

Une timidité presque palpable.

Et ce regard.

Un regard un peu triste, sous des cils très noirs, qui semblait toujours dire autre chose que ce qu’elle montrait.

Ses traits étaient si mobiles qu’ils la trahissaient, livrant ses émotions avant même qu’elle n’ait pu les retenir.

En cela, elle avait raison de penser qu’elle n’était vraiment belle que lorsqu’elle était heureuse.

Alors, ce soir-là, elle voulait mettre toutes les chances de son côté !

Elle se sentait tenue de se préparer avec un soin particulier, bien qu’elle ignorât encore ce qu’elle attendait de cette soirée.

Sylvie adorait l’eau.

Ne se maquillant qu’à peine, elle usait sans retenue de tout ce qui touchait au corps : sels de bain, savons parfumés, eau de Cologne, crèmes.

L’eau brûlante d’abord.

Puis les douches glacées.

Elle aimait cette alternance, le saisissement du froid après la chaleur, cette impression de retrouver toute son énergie. Lorsqu’elle eut terminé, elle se sentait déjà plus légère, débarrassée de la lassitude qui l’avait accompagnée toute sa journée.

À vingt heures précises, le téléphone sonna.

— Mes cheveux ne sont pas encore tout à fait secs, répondit Sylvie.

— Cela ne me dérange pas le moins du monde, répliqua la voix. Je peux venir vous tenir compagnie… à moins que vous ne préfériez que je m’installe sur le palier avec une chaise et une pile de journaux.

Elle éclata de rire.

— Venez tout de suite.

Elle passa sur ses vêtements la longue robe de chambre de sa mère — celle que toute la famille appelait la robe de sorcière. Une étoffe ancienne, une soie lourde brodée de soleils et d’étoiles, avec quelques légers fils d’or, dont les couleurs avaient été estompées par le temps.

Ses cheveux, encore humides, tombaient librement jusqu’à sa taille.

Elle alla ouvrir.

— Bonsoir… Monsieur le Bélier, je suppose ?

Il sourit, une lueur moqueuse au fond des yeux.

Prenant la main de Sylvie entre les deux siennes, il s’inclina à peine.

— Il semble que Gilles ait oublié l’essentiel. Je m’appelle Shalom Rygel.

Elle le regarda.

— Vous avez un nom d’étoile…

Il eut un très léger rire.

— Vous êtes la première à me le dire. Je suis honoré.

Un temps.

— Puis-je entrer ?

Elle se rendit compte qu’ils étaient encore sur le seuil.

— Bien sûr… excusez-moi.

Elle s’effaça, le précéda dans l’appartement et lui désigna un fauteuil près de la table ronde. Sur un plateau, elle avait disposé une bouteille de scotch et deux verres.

Il leva doucement la main pour refuser le verre qu’elle s’apprêtait à lui servir.

— Pas tout de suite, s’il vous plaît. La soirée risque d’être longue… et trop de précipitation en gâcherait le plaisir. Vous ne croyez pas ?

Elle acquiesça.

Elle lui tendit son paquet de cigarettes.

Il en prit une.

Attendant que Sylvie se serve à son tour, Shalom lui offrit du feu, puis alluma sa propre cigarette.

Son regard parcourut l’appartement.

Sylvie partageait avec sa mère un intérieur encombré de meubles, de bibelots, de tableaux et de livres. Partout se retrouvait la personnalité de Jacqueline, dont la présence semblait occuper jusqu’au moindre espace.

Sylvie avait longtemps admiré cette mère brillante et fascinante. À l’adolescence, elle avait pourtant éprouvé le besoin de s’en distinguer, de construire sa propre personnalité. Elle y était parvenue difficilement, sans jamais trouver avec elle une relation tout à fait apaisée.

Ce n’était pas tant les objets qui la dérangeaient que leur disposition. Tout appartenait au monde de Jacqueline, à ses goûts, à ses habitudes. Sylvie vivait parmi ces choses sans avoir réellement choisi la place qu’elles occupaient autour d’elle.

— Vous regardez le… désordre de Maman ?

Elle avait parlé trop vite et un peu sèchement.

Il perçut la tension, et la désamorça immédiatement.

— Gilles m’a dit que vous viviez avec votre mère. Personnellement… je ne trouve pas désagréable un lieu très habité.

Il se tourna légèrement vers elle.

— Le fouillis ne me dérange pas. À condition qu’il soit vivant.

Il marqua une pause.

— Cela me rappelle mon enfance.

Elle leva les yeux vers lui.

— Votre enfance ?

— Oui. Ma mère venait de Pologne. Elle avait emporté avec elle toutes sortes d’objets… inutiles pour certains, indispensables pour elle. Elle disait qu’elle préférait les utiliser, quitte à les casser… plutôt que de les enfermer dans une armoire.

Il sourit à ce souvenir.

— De cette manière, ils sont demeurés pour nous tous des souvenirs vivants.

Elle écoutait.

— J’aime cette idée, poursuivit-il. Les choses n’ont de valeur que si on les habite.

Son regard se posa sur la table.

— Votre carafe, par exemple… elle est inattendue.

— C’est un flacon hollandais, très ancien, paraît-il. Nous avions la paire… mais l’autre a été cassée. Maman en a pleuré.

— Il faudrait lui apprendre à ne pas s’attacher aux objets. Après tout, tout se remplace.

— Pas celui-là ! protesta-t-elle aussitôt.

Il la regarda.

Sans ironie.

— Évidemment, on ne retrouve jamais exactement ce qu’on a perdu. Même un objet identique ne remplace pas les années passées avec le premier. Mais on peut en choisir un autre, différent, auquel on finit par s’attacher à son tour.

Elle ne paraissait pas convaincue.

— Vous n’accordez donc pas d’importance aux choses ?

— Si. Mais tout dépend de la valeur qu’on leur donne.

Il se redressa légèrement.

— Valeur d’argent ? Cela ne m’intéresse pas.

Valeur sentimentale ? Encore faut-il savoir de quel sentiment il s’agit.

Il marqua un temps.

— Ce que je crois… c’est que seule l’accumulation permet, un jour, d’atteindre le détachement. On ne se libère que de ce que l’on a pleinement possédé.

Elle resta silencieuse.

— Il faut savoir prendre… et savoir donner, poursuivit-il. C’est ainsi qu’on se sent libre.

— Dans ce cas… je ne le suis pas, dit-elle simplement. Perdre quelque chose m’atteint. Vraiment.

— Oui, répondit-il. Le sentiment de perte…

Il la regarda avec plus d’attention.

— C’est souvent lié à la peur de manquer. Ceux qui possèdent peu de chose s’y accrochent davantage. L’attachement peut devenir une manière de se rassurer.

— Mais cela n’a rien à voir avec la richesse intérieure.

Il se leva brusquement.

— Ce long baratin m’a donné soif !

Elle esquissa un sourire puis tendit la main vers la carafe, mais il devança son geste.

— Permettez-moi. J’ai très envie d’utiliser votre jolie carafe… sans la casser.

Sylvie le regardait, un peu surprise, troublée.

Leur échange avait été immédiat.

Elle se sentait détendue et s’en étonnait elle-même. Elle éprouvait cette impression étrange de parler avec Shalom comme avec un ami retrouvé, et non avec un inconnu rencontré quelques instants plus tôt.

La perspective de la soirée chez Bertrand perdait déjà de son importance. Sylvie n’y songeait plus guère.

Le téléphone sonna.

Gilles.

— Vous comptez venir, ou vous vous êtes installés pour la nuit ?

Elle sourit.

— On arrive.

— Prenez des disques. L’ambiance est catastrophique.

Elle raccrocha.

— Ça n’a pas l’air très… animé, dit-elle.

— Tant mieux, répondit-il. Nous n’aurons pas à nous y attarder.

Ils échangèrent un regard et se levèrent d’un même mouvement.

Peu de temps après, ils se retrouvèrent au septième étage d’un immeuble neuf, construit le long de la gare Montparnasse.

L’appartement était vaste et vide de meubles. Les murs, encore bruts, étaient tapissés d’un papier d’apprêt beige, presque sale. Le parquet nu, composé de petits carrés de bois en damier, renvoyait une lumière froide.

Les grandes baies vitrées, du sol au plafond, dominaient les quais illuminés de la gare. Une voix lointaine, déformée par les haut-parleurs grésillants, annonçait le départ d’un train vers une destination indistincte.

De l’autre côté, les chambres ouvraient sur un terrain vague, immense et sombre, au-delà duquel se dessinaient les silhouettes inachevées des tours en construction.

Des grues immobiles découpaient leurs formes sur le ciel.

À Paris, la nuit n’est jamais noire.

Entre ces masses, une tache sombre persistait : le cimetière du Sud, seul espace vert du quartier.

À l’intérieur de l’appartement, quelques couples occupaient l’espace.

Ils s’embrassaient, buvaient, grignotaient, dansaient à peine.

Une ampoule rougeâtre, enfermée dans un panier à salade recouvert d’un foulard, se balançait lentement au bout de son fil.

Par égard pour les voisins, le volume sonore du tourne-disque était réglé au minimum, et la musique se devinait plus qu’elle ne s’entendait.

Il aurait presque fallu danser à quatre pattes pour la suivre.

L’ambiance était sinistre.

Par bonheur, un des disques apportés par Sylvie diffusait une mélodie plus douce, moins heurtée que le jazz nerveux que Gilles affectionnait.

Shalom se tourna vers elle.

— Je danse très mal, prévint-il.

— Tant mieux, répondit-elle.

Il posa ses mains sur sa taille. Elle sentit leur chaleur, puis sa joue vint frôler la sienne. Ils dansèrent sans beaucoup parler, au rythme de la musique, et Sylvie se surprit à ne plus prêter attention aux autres invités.

Lorsque le disque s’acheva, ils se séparèrent à regret.

Une dispute éclata soudain entre Gilles et Bertrand, à propos du disque suivant. Les voix montèrent brusquement.

Sylvie eut alors la sensation très nette qu’elle n’avait rien à faire là. Elle ne connaissait personne. Les noms, entendus au moment des présentations, s’étaient perdus dans le bruit.

Les visages restaient flous, et les conversations lui échappaient.

Elle chercha Shalom du regard. Il s’était éloigné, seul, appuyé contre la longue tablette qui bordait la baie vitrée, une cigarette à la main. Comme elle, il se tenait à l’écart.

Elle le rejoignit, se pencha légèrement, et murmura presque contre son oreille :

— On part ?

Il n’hésita pas.

— Oui.

Ils quittèrent l’appartement sans un mot. Dans le couloir, Gilles les rattrapa.

— Déjà ? Vous plaisantez ?

— On repasse plus tard, lança Sylvie.

— Évidemment… ricana-t-il.

Ils ne se retournèrent pas.

L’ascenseur arriva. Ils s’y engouffrèrent.

Dehors, l’air les saisit. Ils se mirent à courir, sans raison, comme des enfants à la sortie de l’école.

Arrivés au Solex, Sylvie se mit en selle. Elle s’apprêtait à donner les premiers coups de pédale lorsque Shalom posa une main sur son bras et l’attira doucement vers lui, la fit descendre. De l’autre main, il releva légèrement son menton.

Il approcha ses lèvres des siennes, puis attendit.

Sylvie sentit la chaleur de son souffle. L’odeur légère du tabac blond.

Leurs dents se heurtèrent à peine.

Alors elle l’embrassa.

Lorsqu’ils se séparèrent, Sylvie resta un instant immobile, les mains sur le guidon.

Depuis plusieurs mois, aucun homme ne l’avait embrassée. Et pourtant, ce baiser lui avait semblé familier, comme un geste oublié.

Ou attendu.