Lune-Azur Éditions WL-Blue Roses
Extrait offert · Shalom… À défaut du bonheur

Partie I — La rencontre

L’Héritage

Aude Terrade & Nils Auren · 3e des 4 chapitres offerts

C’est à son retour de vacances que Sylvie reçut le coup de téléphone de Gilles.

Elle venait d’ouvrir la porte de l’agence. Essoufflée par la montée des quatre étages sans ascenseur, elle ressentait déjà une angoisse diffuse à l’idée de reprendre le travail.

Après dix années passées à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, elle avait le sentiment de s’être peu à peu déprise du métier qu’elle avait choisi, sitôt son baccalauréat de philosophie obtenu, avec naïveté et enthousiasme.

Ce travail : cristalliser l’imaginaire, donner forme à une vision. Il lui apparaissait désormais comme un exercice dont elle n’avait jamais réellement maîtrisé les exigences.

Plus les années étaient passées, plus une certitude s’était imposée.

Non pas celle d’avoir appris.

Mais celle d’avoir mesuré ses limites.

Elle doutait… De sa créativité… De son regard…

De sa capacité même à produire quelque chose de juste.

Ses réussites lui paraissaient dérisoires.

Ses échecs, eux, s’imposaient avec évidence.

Elle en était venue à penser que ce choix ne lui appartenait pas entièrement. Que, si son père n’avait pas été architecte, elle ne l’aurait peut-être jamais emprunté.

Et pourtant, elle n’envisageait pas de renoncer.

Tout ce qu’elle avait construit ; cette idée de poursuivre une œuvre, d’avoir un métier, de ne dépendre de personne, tout ceci lui interdisait d’abandonner.

Renoncer aurait été plus qu’un échec.

Une dérobade.

Camille Mouthiers ne croyait pas aux demi-choix.

Pour lui, décider engageait entièrement. Une voie, une fois empruntée, ne se discutait plus.

Il n’avait jamais douté que sa fille eût eu raison d’opter pour une activité professionnelle qu’il considérait comme une vocation … et, à ses yeux, comme une source naturelle d’accomplissement.

Il ne lui ménageait ni ses conseils, ni ses critiques, hélas...

Ses projets étaient repris, corrigés, souvent sévèrement. Il l’encourageait à travailler davantage, encore et encore, toujours, sans répits, comme si seul l’effort pouvait combler ce qui manquait. Les compliments étaient rares. Ses réussites lui paraissaient aller de soi. Elles ne nécessitaient, selon lui, aucun commentaire.

En revanche, il revenait longuement sur ses insuffisances. Il les attribuait à la paresse, à un manque de volonté, ou, plutôt, à une incapacité à soutenir l’effort dans la durée.

— Tu es intelligente, lui disait-il, mais tu as un poil dans la main aussi long que ta natte. Sache-le : on n’arrive à rien sans persévérance ni obstination. Les dons naturels ne servent à rien si on ne les nourrit pas sans interruption.

Ce n’était pas entièrement faux.

Mais il ajoutait parfois, avec une gravité plus froide :

— Je redoute que tu gâches ta vie par incurie… et par laisser-aller.

Sylvie écoutait.

Elle n’était pas paresseuse. Distraite, parfois, il est vrai. Mais appliquée, souvent, avec sérieux. Ce qui lui manquait n’était pas la volonté.

C’était autre chose.

Une adhésion. Une certitude intérieure.

Quelque chose qui donne aux efforts leur direction et leur sens.

À force d’entendre un discours qui ignorait son engagement mais soulignait sans cesse ses hésitations, une idée s’était installée en elle, lentement, presque à son insu :

Ses qualités venaient de son père.

Ses défauts, d’elle seule.

Dès lors, elle ne parvint plus à se tenir devant lui comme une personne entière.

Tout ce qui la distinguait lui apparaissait comme une faiblesse.

Elle déniait toute valeur à son travail.

Et, peu à peu, sans même s’en rendre compte, elle en vint à croire qu’elle-même ne valait pas grand-chose.

Elle en souffrait profondément.

Quelques mois auparavant, elle avait très volontiers accepté la proposition qu’Arnaud lui avait faite de travailler avec lui.

Il avait été l’un des élèves les plus brillants de l’atelier de Camille Mouthiers aux Beaux-Arts. Très tôt, il avait porté sur l’enseignement un regard critique. Il en dénonçait le formalisme, cette manière de privilégier le « rendu » d’un projet au détriment de son contenu, comme si l’habileté graphique suffisait à garantir la valeur d’un travail.

Mais il ne s’était pas laissé piéger.

Il avait joué le jeu. Parfaitement. Sans un seul échec. Il avait bouclé son dernier cycle en neuf mois, enchaînant les distinctions, accumulant les « médailles », jusqu’à obtenir le Prix Guadet du meilleur diplôme de l’année.

Chez lui, tout semblait simple. Maîtrisé. Évident…

Sylvie travaillait à ses côtés.

Elle « faisait la place ».

Elle était la seule.

Son « nègre », disait-il parfois, avec une légèreté qui la mettait mal à l’aise sans qu’elle sache vraiment pourquoi.

Elle apprenait beaucoup.

Du moins, elle le croyait.

La formation était complète, exigeante, presque totale. Elle passait d’une tâche à l’autre : comptabilité, documentation, dessin, secrétariat, maquette, … comme si elle devait tout connaître, tout maîtriser.

Mais elle ne se retrouvait nulle part. Elle s’appliquait. Toujours.

Avec ce soin presque excessif qui la poussait à vouloir bien faire, quoi qu’il en coûte.

Une rigueur proche de l’obsession.

Et pourtant, quelque chose résistait.

Elle avait souvent le sentiment diffus d’être déplacée, déracinée.

Comme si elle occupait une place qui n’était pas la sienne.

Comme si elle exécutait un travail auquel elle ne pouvait pas s’identifier.

Une formation, oui. Mais aussi une forme de dépossession.

Dans le même temps, elle poursuivait ses propres travaux.

Elle terminait les dernières « valeurs » qui lui manquaient pour être diplômable.

Elle avançait. Sans élan. Sans véritable conviction.

Ce matin-là, en ouvrant la porte de l’agence, elle sentit immédiatement retomber sur elle le poids de la routine.

Reprendre…

Revenir à cette alternance immobile entre l’appartement qu’elle partageait avec sa mère et ces heures vides, passées ici, à accomplir des tâches qui ne lui semblaient jamais essentielles.

Elle soupira, posa son sac, et allait se diriger vers sa table lorsqu’elle entendit le téléphone sonner.