Lune-Azur Éditions WL-Blue Roses
Extrait offert · NoName : Fate's Answer

Chapitre 2 — « Daisuki »

Nathan Blaike · 3e des 4 chapitres offerts

Il était tard. La salle était plongée dans la pénombre, éclairée seulement par la lumière blafarde filtrant sous la porte. 001 secoua doucement l’épaule de sa sœur, qui se tenait debout devant le miroir fixé au mur, perdue dans une conversation silencieuse avec son propre reflet.

— Il est super tard. Viens dormir.

000 sembla vexée d’être interrompue. Elle leva sa main, fit un petit signe d’au revoir à son reflet avec un naturel désarmant, puis suivit sa sœur sans un mot de plus.

— À qui tu parlais ? demanda 001.

— Je parlais à « une »…

— « Une » ?

Elle acquiesça.

001 était inquiète : ce type d’événement commençait à se multiplier, sans que personne ne comprenne pourquoi 000 se mettait à parler et parfois à rire seule. Elle avait demandé aux scientifiques si sa sœur était malade, mais ils lui avaient répondu que c’était de son âge d’avoir un ami imaginaire. Le fait que sa sœur se réveille au milieu de la nuit pour parler à cet ami l’interrogeait.

Le lendemain matin, 000 s’approcha de l’un des scientifiques dans le couloir et lui tendit la main, paumes vers le haut, avec ce regard direct et patient. Le scientifique haussa un sourcil. Elle mima l’action d’écrire. Il sortit une feuille et un stylo sans poser de question. Elle s’assit par terre, appliquée, et dessina un croissant de lune. Elle l’entoura soigneusement, puis leva la feuille vers le scientifique en pointant le dessin du doigt.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.

Il la regarda un instant, disparut, puis revint avec un croissant au beurre posé dans une assiette. Les yeux de 000 s’illuminèrent. Elle le posa soigneusement de côté comme un trésor à préserver, puis traversa le couloir vers la salle où Miyuki était toujours recroquevillée. 000 s’agenouilla devant elle et posa doucement la feuille au sol. Puis elle attendit, sans bouger, les yeux bleu azur rivés sur elle.

La femme ne bougea pas pendant un long moment. Puis, très lentement, ses yeux glissèrent vers la feuille. Elle remarqua le dessin. Ses doigts tremblèrent légèrement. Elle prit le stylo laissé à côté et écrivit un mot sur la feuille.

Tsuki (lune en japonais).

000 regarda le mot. Le regarda encore. Puis ses lèvres s’étirèrent en un sourire sincère. Elle se releva, fila vers un autre scientifique, lui fourra la feuille sous le nez en pointant le croissant dessiné, puis s’exprima maladroitement, cherchant ses mots :

— Uuu… Une. Une.

Le scientifique inclina la tête, examina le dessin, lut le mot Tsuki, puis écrivit simplement à côté :

Moon.

Quand il eut fini, elle lui tendit la feuille et demanda avec une solennité enfantine :

— Lis, s’il te plaît.

Il rit doucement.

— Moon et Tsuki.

Elle réfléchit puis demanda :

— Ce n’est pas « Une » ?

Le scientifique plissa les yeux.

— « Une » ? Tu veux dire « Lune » ?

— Oui, c’est ça ! s’exclama-t-elle. Écris !

Le scientifique se demanda brièvement où elle avait pu entendre un mot français ; il haussa les épaules et écrivit simplement « Lune ».

000 serra la feuille contre sa poitrine. Dans un coin de la pièce, 001 regardait sa sœur courir partout, perplexe.

C’est dans ce couloir que 000 croisa William. Il marchait rapidement, distrait, en portant des piles de dossiers. Il la contourna machinalement. Elle se repositionna devant lui. Il la contourna de nouveau. Elle continua de lui bloquer la route, jusqu’à ce qu’il s’arrête enfin.

— Qu’est-ce que tu veux ?

Elle leva la feuille et pointa les trois mots écrits.

— Où trouver Tsuki, Moon et Lune ?

William la regarda. Une fraction de seconde, quelque chose passa dans ses yeux, une brève curiosité. Il soupira.

— Tsuki, Moon et Lune sont dans le ciel.

000 plissa les yeux.

— C’est quoi le ciel ?

Il réfléchit un instant, pointa le plafond, et repartit. Quelques mètres plus loin, il s’arrêta devant un chercheur et dit, sans se retourner :

— Le sujet 000 semble s’intéresser à l’astronomie. Apprenez-lui à lire rapidement.

Il marqua une pause.

— Jusqu’ici elle n’était qu’une déception. Si elle a hérité des capacités intellectuelles de sa mère, elle pourrait s’avérer bien plus utile que cette femme brisée. Tenez-moi au courant.

Il repartit dans le couloir. Derrière lui, 000 était retournée dans la salle de sa mère. Elle s’était assise en tailleur devant Miyuki et avait posé la feuille entre elles deux, fière d’avoir accompli quelque chose.

Miyuki ne bougea toujours pas. Après un long moment, elle regarda sa fille, dessinant avec une grande concentration.

— Qu’est-ce que tu dessines ? demanda-t-elle.

000 sourit et montra quatre personnages.

— Là, c’est Maman ; ici, c’est ma sœur ; là, c’est moi, et là, c’est Lune.

Elle demanda, intriguée :

— Qui ?

— Lune, elle m’a dit qu’elle s’appelait comme ça. Je ne comprends pas ce qu’elle dit, elle parle, mais je ne comprends pas. Elle m’a fait ce dessin pour que je comprenne, répondit-elle en pointant le croissant dessiné.

— Ah bon… et comment est-elle, cette Lune ?

— Elle est jolie, elle a de longs cheveux marron clair et des yeux de deux couleurs différentes : l’un vert et l’autre marron. C’est joli.

Miyuki s’interrogea brièvement. L’hypothèse d’un ami imaginaire était la plus logique, mais sa fille n’avait pas, dans ses mots, la moindre once de doute.

Sans même s’en rendre compte, elle avait cessé de craindre son regard. Avait-elle surmonté sa peine d’elle-même, ou sa fille dégageait-elle une aura apaisante, inexplicable ?

Cette fois, elle ne replongea pas la tête dans ses bras. Elle prit le stylo une dernière fois.

Elle écrivit quelque chose sur la feuille.

— Tu pourras apprendre ce mot à ton amie.

— C’est quoi ?

— C’est un mot qui vient de chez moi…

— hm… Maman.

Miyuki eut un léger sursaut face à ce mot qui la dérangeait.

— Je ne sais pas lire, tu sais…

001 les regardait de loin, se demandant pourquoi 000 avait réussi à obtenir un regard qu’elle n’avait jamais pu obtenir. Peut-être était-ce à cause de la couleur de ses yeux et de ses cheveux, différente des siens.

Elle observa les lèvres de sa mère, tentant de deviner ce qu’elle disait à sa sœur. Plus tard, elle demanda à un scientifique ce que ce mot signifiait. Au moment où elle en entendit la signification, ses yeux rouges s’écarquillèrent, puis elle prit brusquement la fuite pour cacher ses larmes.

Le soir même, au cœur de la nuit, 000 observait son reflet dans le miroir, un croissant au beurre désormais rassis dans la main. Elle prononça les mots successivement avec enthousiasme et fierté : Lune, Tsuki, puis Moon. Elle pointa le miroir du doigt et prononça un dernier mot, le dernier que sa mère lui avait appris.

— Daisuki (je t’aime en japonais).

Juste à côté, 001 resta silencieuse. Chaque jour, elle avait droit aux applaudissements des scientifiques, mais ce soir-là, elle était profondément jalouse de ce qu’avait obtenu sa sœur : un « je t’aime » qu’elle n’avait jamais eu.

Au même moment, à des milliers de kilomètres de là, en France, à Paris, une fille de quatre ans regardait son reflet avec un grand sourire sous le regard médusé de sa mère.

— Si tu as besoin de moi, dis mon nom et j’apparaîtrai ! s’exprima-t-elle, enjouée.

Sa mère l’appela.

— Lune, mon ange. Tu as fini de parler à ton amie imaginaire ?

— Oui, maman.

Elle fit un signe de la main à son miroir avant de rejoindre sa mère au salon.

— Maman ?

Ses longs cheveux châtains se balançaient au rythme de ses mouvements joyeux.

— Oui ?

Joyeuse, elle regarda sa mère avec ses yeux vairons, l’un marron, l’autre vert.

— Ça veut dire quoi : Daisuki ? demanda Lune.

Dehors, le soleil tapait et la ville de Paris continuait de s’animer.