Lune-Azur Éditions WL-Blue Roses
Extrait offert · NoName : Fate's Answer

Chapitre 3 — « Juste un peu plus longtemps »

Nathan Blaike · 4e des 4 chapitres offerts

Avertissement : ce chapitre contient des scènes de violence armée, la mort de personnages et l’évocation d’un viol.

2017

Elle traversa la salle le regard vide, vêtue d’un kimono traditionnel rouge et noir, escortée par des soldats jusqu’à une pièce neutre éclairée par un projecteur, comme une scène de théâtre sans chaleur.

C’était une nouvelle routine. Quelques mois plus tôt, alors qu’elle passait la majorité de son temps recroquevillée dans sa chambre, elle s’était soudain mise à vouloir s’exercer, comme si un infime espoir s’était remis à l’habiter.

Les jumelles observaient leur mère à travers la vitre teintée, immobiles, côte à côte. Elles avaient désormais six ans.

Miyuki s’entraînait avec un katana, l’agitant dans le vide avec une grâce infinie. Chaque mouvement était précis, fluide.

— Wouah ! Tu as vu comme c’est beau ! s’exclama 000.

— Oui, répondit 001 sans enthousiasme.

— Tu as vu ? Elle sourit.

— Oui.

— Ce sont les seules fois où on voit maman sourire.

001 garda les yeux fixés sur la vitre.

— Pourquoi tu veux continuer à la regarder ?

— Eh bien… j’aime regarder maman sourire. Peut-être qu’un jour, elle nous regardera avec le même sourire.

— Maman ne nous aime pas. Tu le sais.

000 se mit à sangloter doucement.

Elle pensa à ce jour-là, où sa mère n’avait pas détourné le regard.

— C’est pas vrai… snif… Je suis sûre… snif… qu’un jour elle nous donnera un nom, Lune en a un, elle…

Le regard triste, 001 prit sa sœur dans ses bras.

Elle soupira.

— T’es vraiment une pleurnicheuse. Ne t’inquiète pas. Elle nous donnera un nom.

Elle n’y croyait pas elle-même. Mais pour le bonheur de sa sœur, elle décida de faire perdurer le rêve.

Derrière la vitre, Miyuki dansait, laissant parfois son regard glisser vers ses filles.

Puis elle lança un dernier coup qui fendit l’air, le regard déterminé.

L’instant d’après, l’alarme retentit.

— Qu’est-ce qui se passe !? s’exclama 000.

Un scientifique se précipita vers elles, prêt à les extraire.

Il expliqua dans l’urgence que quelqu’un s’était introduit dans le complexe et qu’il allait les conduire en sécurité.

La vitre se brisa soudainement.

001 se plaça devant sa sœur, prête à intervenir, mais leur vision fut aussitôt plongée dans le noir. Seul le fracas d’un corps lourd sur le sol et un parfum de fleur leur parvinrent. Elles se tournèrent et la virent : leur mère, Miyuki. Celle qui avait jadis redouté leur regard osait désormais le rencontrer. L’instant semblait arraché au temps. Miyuki enlaça tendrement ses filles, les enveloppant de son kimono rouge. 001 ne saisissait pas, mais 000 étreignit sa mère sans hésiter.

— Je suis désolée d’avoir mis si longtemps à trouver une solution… Quelqu’un va venir nous aider. C’est bientôt terminé.

Les larmes commencèrent à couler des yeux rouges de 001.

— Ne crois pas qu’on va te pardonner.

— Je sais…, répondit-elle.

Des bruits de tirs successifs commencèrent à se faire entendre.

— Je ne pourrai pas vous porter toutes les deux, alors suivez-moi de près.

Elle leur tendit à toutes deux un pan de son kimono, qu’elles attrapèrent. Puis elle se retourna, son katana fermement en main, lorsque des soldats la mirent en joue.

— Les mains derrière la tête ! Éloignez-vous des sujets !

Elle leva les deux mains, sans lâcher son katana.

— Lâche ton arme et éloigne-toi des sujets !

— Ces sujets…

Une respiration. L’iris bleu azur de Miyuki se contracta légèrement.

— … sont mes filles.

Elle lâcha son katana dans un angle précis. L’arme rebondit et alla cogner une table. La vibration fit tomber la balle favorite de 000 vers les soldats, qui n’y prêtèrent aucune attention. Elle roula lentement, puis bouscula une chaise vers le premier soldat. Celui-ci l’esquiva en détournant légèrement le regard, juste assez pour poser le pied sur la balle. Son doigt était sur la gâchette.

Le soldat glissa, puis se rattrapa avec ses chaussures d’intervention. Miyuki murmura à ses filles : « Fermez les yeux. » Le soldat, encore en déséquilibre, se mit à tirer accidentellement. Une balle de la rafale toucha une bordure métallique et ricocha.

Celle-ci rebondit de nouveau sur une autre structure métallique, puis frappa une arrivée de gaz juste au-dessus d’eux.

L’étincelle de l’impact embrasa le gaz, faisant exploser le plafond au-dessus de l’équipe d’intervention, qui fut instantanément ensevelie.

Ce n’était ni de la chance ni de la magie, mais le fruit d’un calcul d’une précision infinitésimale, effectué en un instant par Miyuki.

— Venez.

Elle ressaisit son katana, enjamba les débris et les soldats, tout en s’assurant que ses filles suivaient.

Sans même dégainer une seule fois son katana, Miyuki dirigeait l’évasion d’une main de maître. Elle connaissait le complexe par cœur, et, lorsqu’un obstacle dangereux s’approchait, des successions de réactions en chaîne éliminaient la menace. La sortie était juste en face.

— On y est… encore un peu et nous serons libres.

Elle avait le sourire aux lèvres, quand la porte explosa dans des éclairs bleus. Les jumelles regardèrent leur mère, qui semblait, elle aussi, surprise.

Un jeune adolescent, cheveux brun ondulé, portait un simple masque blanc, avec écrit sous l’œil du masque : « NoName ».

— Tout va bien ? dit-il simplement.

Miyuki hésita.

— Euh… oui… c’est vous, « NoName » ?

— Oui.

— Je vous pensais…

— Plus âgé ? Il haussa les épaules. Je ne fais pas de miracles de ce côté-là. Oui, c’est bien moi qui vous ai contactée il y a quelques mois.

Des soldats apparurent derrière eux. Miyuki se prépara, mais le jeune garçon marchait déjà vers eux. Elle n’avait vu aucun déplacement. Ils le mirent en joue, mais leurs armes furent instantanément détruites, dégageant des éclairs bleus. Ils se jetèrent sur l’adolescent, qui sembla clignoter brièvement avant que tous s’effondrent, inconscients. Il tourna légèrement son visage masqué vers eux.

— Vous êtes encore là ? J’ai quelque chose à régler ici. Je vous rejoins plus tard.

Miyuki ne chercha pas à en comprendre plus. Elle le salua par respect, puis continua sa route. 000 et 001 regardaient l’adolescent masqué qui s’éloignait. 000 prit une inspiration, puis cria :

— Merci !

Le jeune garçon sursauta, comme surpris par le remerciement de 000, comme si le fait qu’elle s’exprime clairement relevait du miracle. Il marmonna pour lui-même, regardant 000 puis 001 s’éloigner.

— Alors, comme ça… tu avais une sœur ?

Ils s’éloignèrent du complexe. 000 regarda le ciel, les étoiles, puis la lune.

— Regarde, Maman, c’est la lune.

Le regard de Miyuki s’assombrit, en regardant le plafond d’un ciel artificiel délabré.

— Pas encore… Je te ferai voir la vraie lune, pas cette grossière imitation.

— Une imitation ?

Miyuki s’arrêta devant une pancarte où il était gravé :

Nowhere City

Les yeux rouges de 001 s’attardèrent sur Miyuki, qui semblait prise de panique.

Elle répondit calmement, une sueur froide coulant le long de sa tempe.

— Il n’y a rien de vrai ici.

Elle regarda ses filles brièvement, prit leur main pour se donner de la force et entra dans la ville.

— Maman ? Pourquoi, le sol est tout rouge ? demanda 000.

Elle ne répondit pas.

001 regarda autour d’elle, le visage plus sérieux.

— Les murs aussi sont rouges…, on dirait des éclaboussures.

Les mains de Miyuki tremblaient.

— Ça pue… conclut 000.

Les dents de Miyuki claquaient.

001 le sentait : cette ruine de ville, dont le sol débordait d’une ancienne matière organique rouge en décomposition depuis des années, dégageait une odeur qui lui retournait l’estomac.

— Ça va aller, les enfants. Une fois cet endroit traversé, nous serons li—

— Je savais que tu viendrais ici.

Miyuki, tremblante, tenait à peine debout. Elle se retourna vers la voix.

William, équipé d’un masque filtrant pour se protéger de l’odeur.

— Ne t’approche pas. William, s’exclama Miyuki sur le point de vomir, tu sais que tu ne peux rien contre moi.

Il soupira puis regarda autour.

— Je sais, oui… Je suis intelligent, mais pas autant que la femme la plus intelligente du monde, dit-il en écartant les bras pour accentuer son propos.

Il marcha légèrement en regardant les environs.

— Eh bien… je respire encore… qu’est-ce qui t’arrive ? Pas de tour de passe-passe… Tu n’as pas l’air très en forme.

000 regarda sa mère, tenant le manche de son katana, prête à dégainer, mais tremblante de toute part.

— Maman ?

William eut un bref rire.

— Tu te souviens quand tu étais ici ?

Elle était paralysée.

Il pointa une maison vide.

— Attends, cette maison, oui, je me souviens… Une grand-mère avec ses petits-enfants. Non, attends, là-bas, c’était un parc où tous s’amusaient en rigo—

— TAIS-TOI !

Il haussa les sourcils, las.

— Tu leur as dit ?

— TAIS-TOI, TAIS-TOI, TAIS-TOI !

— Maman, qu’est-ce qui t’arrive ?

000 ne savait pas quoi faire face à sa mère qui pleurait.

001, elle, se mit en garde, prête à bondir.

— Tu en as tué combien pour survivre ?

Des souvenirs défilaient dans la tête de Miyuki : ceux qu’elle appelait voisins depuis des mois, qui se jetaient sur elle avec des couteaux.

— Allez, partage avec nous : combien ont tenté de te voler ton fragment et ont échoué ?

Elle se mit à sangloter entre dégoût et panique, lâchant plusieurs cris de désespoir. Elle dégaina son katana sans aucune grâce ni technique, le remuant vers William.

— C’EST TOI, TU AS PROVOQUÉ CE MASSACRE, TU NOUS AS FORCÉS À NOUS ENTRETUER !

— Ah bon ? Je n’ai rien fait d’autre que tous vous rassembler au même endroit… vous avez fait le reste vous-mêmes… tu sais, je ne l’ai moi-même pas vu venir.

La lame fendait l’air. Rage, haine et désolation se mêlaient dans une confusion dont William tirait parti pour esquiver sans mal.

— Si je me souviens bien, tu étais amoureuse de l’un d’entre eux, non ? Ça fait quoi de tuer celui qu’on aime ?

Elle poussa un cri déchirant, manquant William de peu, la lame se planta dans une maison, puis un coup de feu retentit. Le canon était collé à la ceinture abdominale de Miyuki, qui se mit à cracher du sang avant de reculer péniblement, abandonnant son katana planté dans le mur. Elle regarda brièvement ses filles avant de s’effondrer sur un îlot de terre.

000 mit les mains devant sa bouche, ses yeux bleu azur tremblants. 001, toujours en position de combat, voulait se forcer à intervenir, mais elle n’y arrivait pas. Elle était forte, sûrement capable de renverser la situation, mais elle n’était qu’une petite fille de six ans, terrifiée face à une violence qu’elle ne connaissait pas.

Miyuki agonisait.

— Tu nous as tous tués de toute manière. Qu’est-ce que ça change ?

— Tous vous tuer ? Pour quelle raison ? La vérité est que tous tes camarades survivants ont été libérés et rapatriés dans leur pays respectif.

— Qu—

— Bien sûr que oui. Comment l’État allait-il couvrir la mort de plus de 3000 personnes ? Le programme Zéro a été un fiasco total. On tient seulement avec des investissements clandestins. Ce n’est que du putain de bricolage. L’État nous a lâchés depuis longtemps déjà. J’ai dû expliquer à mes supérieurs pourquoi vous vous êtes tous entretués… Je leur ai dit : « nous n’avons pas anticipé que le transfert de fragment était possible », « le responsable, c’est la nature humaine ». Ils n’en avaient plus rien à foutre. Regarde autour de toi ! Cette ville n’est qu’une ruine où nous n’avons même pas eu le budget de nettoyer vos restes.

Miyuki se mit à pleurer.

— Pourquoi moi ?

William remonta ses lunettes et pinça successivement ses yeux.

— Pourquoi aurais-je dû me séparer de la personne la plus intelligente du monde, alors que tu m’as aidé grâce aux problèmes qu’on te faisait résoudre ? Tu n’étais qu’une loque trop conne pour te rendre compte que tu nous aidais à financer le reste du projet. L’ancienne toi aurait sûrement compris, mais regarde-toi… tu n’es plus que l’ombre de ce que tu étais.

Miyuki toussa, ses larmes coulaient.

— Tu m’as violée…

— Et c’est reparti… Tu recommences avec ça, soupira-t-il. Je ne t’ai même pas touchée. Nous t’avons seulement prélevé un ovule, car nous avons découvert que les porteurs de fragments pouvaient mettre au monde des enfants ayant des capacités natives dépassant de loin celles de leur géniteur ! Ce n’était qu’une simple expérience. Je voulais voir ce que nos deux capacités pouvaient donner, rien de plus… et cette expérience est une réussite.

Regarde 001, les métriques parlent d’elles-mêmes, il est fort probable que, d’ici sa majorité, elle ait atteint un tel niveau qu’elle se rapprochera d’une divinité, et elle n’est pas la seule à travers le monde. Les survivants de Nowhere City ont continué de se reproduire sans même savoir que chaque nouveau-né est un potentiel nouveau dieu.

Il jubilait.

— Ce que je croyais être un échec n’a été qu’une marche nous rapprochant du divin.

— Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ? répondit-elle, horrifiée, en se vidant de son sang.

Elle regarda ses filles en larmes.

000 et 001 regardaient la scène sans comprendre des mots qu’elles n’avaient jamais entendus.

Miyuki pensait à 000, qui dessinait devant elle, ignorante de ce qu’elle avait traversé ; à 001, qui lui avait demandé de leur donner un nom ; à elles deux, qui grandissaient alors qu’elle était brisée ; à elles deux qui, bien qu’elle ne les ait jamais portées, lui avaient donné la force d’affronter son trauma. Pour elle, qui n’avait jamais été mère naturellement, elles étaient tout, sauf de « simples expériences ».

William pointa son arme vers la tête de Miyuki.

— 000, que je croyais ratée, a hérité de ton intelligence. Elle sera sûrement plus utile que toi. Je ferai en sorte de la conditionner pour qu’elle ne devienne pas aussi faible que toi…

000, voyant sa sœur paralysée, sa mère à terre et se sachant elle-même incapable de faire quoi que ce soit pour renverser la situation, envisagea une possibilité.

Elle inspira et se mit à crier :

— Lune ! AIDE-MOI !

À cet instant, sans aucune explication, des flashes parcoururent l’esprit de William.

— Papa, regarde ce que j’ai construit… — Regarde, William, c’est notre fils. — Tu n’as pas besoin de faire tout ça, il t’admire, William. — Tu ne fais que penser à ton travail, tu nous oublies… — Je vais demander le divorce, William. — Écoutez-moi ! Je sais que j’ai échoué sur ce programme, mais cette pierre massive que nous avons découverte en Irak, ce n’est pas une simple découverte explicable : c’est la preuve tangible que le divin existe. — Que vous le souhaitiez ou non, docteur Campbell, ces opérations ont un coût. Retirez-vous et profitez du généreux salaire que nous vous avons versé. — Isaac, avance. Approche-toi de la pierre ! N’aie pas peur. — Papa, j’ai peur… — Peu importe les excuses que vous vous récitez pour vous convaincre, vous n’êtes rien d’autre qu’un monstre. — Ton oncle et moi, nous t’avons recueilli, offert un foyer, une famille, élevé comme notre propre fils, et tu nous as détruits. TE RENDS-TU COMPTE DE CE QUE TU AS FAIT ? — Ce… ce n’est pas ce que je voulais faire, tante Evelyne… je ne suis pas un monstre… j’ai fait ça pour toi ! — Tu es un monstre, William. — Je n’aurais jamais dû t’aimer. Comment as-tu pu faire ça à notre fils ? — Agathe… — Monstre. — Monsieur Campbell, je vous appelle à propos de votre ex-femme. Elle s’est suicidée. — Monstre… — Monstre… — Monstre…


— Dis-moi, oncle Malcolm, pourquoi maman a-t-elle choisi d’être auprès de Dieu et pas de moi ? — Eh bien… ma petite sœur n’a pas choisi de nous laisser à ta naissance… c’est Dieu qui l’a ramenée auprès de lui… Tout ce que tu dois retenir, gamin… c’est que ta mère t’aimait —

William se mit à hurler, pris d’une panique violente.

000 se précipita sur sa mère. 001, paralysée quelques instants plus tôt, ne ressentait plus la peur, sans comprendre pourquoi, comme si quelque chose avait agi sur ses émotions, comme si, sa sœur dégageait une aura apaisante.

— Allez, maman, on y va !

Elle tirait, sans succès.

— Allez, aide-moi !

001 s’avança à son tour et tira elle aussi. Le corps de Miyuki se déplaça enfin.

Elle le sentait, sa conscience s’en allait. Miyuki regardait ses filles faire de leur mieux et, à cet instant, elle pensa à quel point, malgré tout, elle était heureuse auprès d’elles.

Elle avait dansé pour elles, condensant dans cette danse un héritage millénaire d’arts martiaux en un kata qui leur était dédié, tout en sachant qu’elles l’observaient. Si un jour ses filles devaient se défendre, elles garderaient en mémoire des millénaires de gestes transmis. Elle s’était appliquée à cette tâche et avait appris tous les arts avec rigueur, pendant des mois, chose que seule elle pouvait faire grâce à sa capacité. Mais était-ce vraiment le seul cadeau qu’elle pouvait leur donner ?

Au fond, elle aurait voulu rester auprès d’elles un peu plus longtemps.

Alors que le silence était brisé par le bruissement du vent, le crépitement du faux ciel et le bruit d’un corps mourant traîné sur le sol, Miyuki sourit et s’exprima :

— Il faut que je vous le dise… Vous avez un nom.

Elles se retournèrent un instant.

Elle regarda 000.

— Je t’ai nommée Yuki, ça signifie neige. Nos cheveux sont argentés comme la neige, et tu as les mêmes yeux que moi. Je t’ai donné une partie de mon nom.

Elle sourit faiblement, puis tourna les yeux vers 001.

— Quant à toi… Tu as ces beaux yeux rouges et ces cheveux noir ébène. Je t’ai nommée…

Un coup de feu retentit. Miyuki tenta de parler, mais aucun son ne sortit. Elle abaissa ses yeux lentement.

— NOOOOOOOOON !

Le jeune homme brun masqué se précipita sur William pour le désarmer. Derrière son masque, ses yeux étaient pleins de larmes de rage. William tira dans l’épaule du jeune homme. Dans son élan, celui-ci fit jaillir des éclairs bleus qui explosèrent le bras de William.

Il regarda les jumelles.

— Fuyez !!!

Mais les deux filles étaient paralysées. Il plissa les yeux brièvement et tenta d’éloigner William le plus possible, le détruisant lentement avec sa capacité, avant de recevoir un coup brutal sur la tempe qui lui fit perdre connaissance.

Sur le cadavre de Miyuki, des lumières s’échappèrent du corps avant de se rassembler en un fragment de pierre brillant, où étaient gravés des symboles hébreux signifiant « connaissance ». 001 le saisit sans réfléchir et, soudain, ses cheveux noir ébène devinrent argentés, ses yeux rouges devinrent bleu azur. Elle ressemblait désormais trait pour trait à sa sœur. Sa mère, quant à elle, reprit ses couleurs naturelles : de longs cheveux bruns et des yeux bruns.

Elle n’eut pas le temps de comprendre. Elle prit le katana et le fourreau de leur mère, puis partit en tenant la main de 000.

Elles réussirent à s’échapper.

Mais William les rattrapa plus loin, la moitié du corps et du visage déchiqueté, à peine humain, essoufflé et respirant difficilement. Il s’exprima.

— Je… n’ai besoin que de la plus maline d’entre vous, l’autre me gênerait…

000 s’avança d’un pas assuré, imitant la confiance de sa sœur.

— Ne touche pas à ma sœur !

001 avait toujours protégé sa sœur, plus fragile depuis le berceau. Pourquoi étaient-elles si différentes ? Pourquoi l’une si forte, l’autre si fragile ?

Pour la première fois, 000 protégea 001.

En une fraction de seconde, une balle la traversa.

001 le vit : le regard de sa sœur, qui, malgré sa faiblesse apparente, brillait par sa joie de vivre, s’éteignit.

Le corps s’effondra sur le sol dans un bruit sourd.

En France, Lune se mit à hurler, horrifiée, dans sa chambre, témoin de la scène.

Quant à 001, dans une rage folle, elle se jeta sur William. Elle saisit le katana de sa mère, qu’elle avait ramassé plus tôt. Elle pensa à sa mère. À sa sœur qui la pointait du doigt, l’air admiratif.

Elle reproduisit les mouvements de la dernière danse de sa mère : lame délicatement vers le haut, vers le bas, horizontal, vertical, encore, encore. Elle revoyait sa mère danser dans son esprit. Elle revoyait sa sœur, les yeux emplis d’étoiles. Les secondes devinrent une éternité condensée : danse, sourire, danse, regard, danse, espoir… puis plus rien. Juste une mer de sang. Il ne restait presque plus rien de William.

Elle porta longtemps le cadavre de sa jumelle, jusqu’à ne plus sentir ses pieds. Elle creusa la terre, enterra Yuki, avec le katana de leur mère, souleva un immense rocher grâce à sa force surhumaine et le posa comme stèle.

Elle ferma les yeux. Elle pensa à sa sœur qui lui avait révélé le nom de leur mère : Miyuki Sakura.

Elle frappa la pierre de ses poings rageurs.

Quand elle eut fini, elle tomba à genoux, les mains en sang. Sur la pierre, taillée à la main, était gravé :

« Miyuki Sakura et Yuki Sakura. »

Elles avaient un nom, elle n’en avait pas.

Le jeune homme masqué reprit conscience, abandonné sur les lieux précédents, constatant son échec face au cadavre de Miyuki.

Devant lui se tenait un homme d’une vingtaine d’années, peut-être plus ; sa présence assurée lui donnait un air plus âgé. Il était vêtu d’un costume trois-pièces, une barbe de trois jours taillée négligemment, de longs cheveux en bataille, cachant partiellement ses yeux. Cet homme n’avait pas de nom.

Il regardait la femme, attristé. Il posa un genou à terre, salissant son costume, inspecta le corps, puis s’arrêta sur sa main plongée dans une flaque de sang. Il écarta doucement le sang, laissant apparaître le nom que Miyuki, dans ses derniers instants, avait écrit pour sa fille 001.

Il murmura :

— Je vous promets de le lui transmettre en temps voulu.

— Pourquoi ne pas lui transmettre maintenant ? demanda le jeune garçon masqué.

— Si je lui transmets trop tôt, elle mourra.

Le jeune homme masqué s’avança, blessé, tentant de comprendre, devant l’homme sans nom, qui lui lança un regard grave.

— Je ne pensais pas que ça se terminerait ainsi… dit l’adolescent masqué.

— Tu croyais pouvoir réécrire l’histoire… n’est-ce pas, Noah.

L’homme saisit son bras. En un instant, tous deux se retrouvèrent témoins de la scène : 001 en train d’enterrer sa sœur.

Le jeune Noah, âgé de quatorze ans, remit son masque et repartit, marqué à jamais.

L’homme sans nom resta longtemps immobile avant de parler dans le vide :

— Voilà ce qu’est ton père. As-tu encore des doutes, Isaac ?

Un jeune homme de seize ans désactiva sa capacité d’invisibilité. Il resta longtemps silencieux devant l’horreur bouleversante qu’il venait de voir.

L’homme sans nom glissa sur la dune jusqu’à la stèle taillée à la main : « Miyuki Sakura et Yuki Sakura. »

— Tu as apporté ce que je t’ai demandé ?

— Oui, répondit Isaac.

Leurs regards se tournèrent doucement vers le sable fraîchement retourné, où reposait désormais Yuki.

Plus loin, 001 continua de marcher. Elle trouva la sortie : une vaste porte en miroir. La déplacer ou la briser n’était en aucun cas un problème pour elle ; pourtant, elle ne bougea pas. Elle était là, fixant son reflet sans bouger.

— Yuki ? demanda-t-elle devant son reflet.

Elle posa lentement ses mains sur son visage, constatant son apparence, entendant sa propre voix, qui avait toujours été identique à celle de sa jumelle.

— Yuki !? insista-t-elle.

Elle pleura devant son reflet, longtemps, jusqu’à ce que des soldats l’entourent pour la ramener au sein du programme. Les scientifiques la regardèrent et, constatant son apparence, notèrent simplement : 001 décédée, 000 vivante.

Peu importe ce qu’avait été le but de cette opération de sauvetage, elle ne fut rien d’autre qu’un fiasco.

À partir de ce jour-là, 001 ne prononça plus aucun mot. Ce fut le début de celle qu’on surnomma plus tard la fille muette aux cheveux argentés.