Lune-Azur Éditions WL-Blue Roses
Extrait offert · NoName : Fate's Answer

Acte I

Chapitre 1 — « Donne-nous un nom »

Nathan Blaike · 2e des 4 chapitres offerts

Au milieu de l’année 2011, deux jumelles virent le jour dans la froideur stérile d’un laboratoire, sans la chaleur ni les bras d’une mère. L’une avait les yeux bleu azur et les cheveux argentés. L’autre, des yeux rouges et des cheveux noir-ébène. Leur mère refusa de leur donner un nom. Leur père, lui, leur attribua des numéros : sujet 000 et sujet 001.

Les jumelles étaient fusionnelles, mais leurs personnalités divergeaient. 001, celle aux cheveux noir-ébène et aux yeux rouges, était protectrice envers sa sœur. 000, aux cheveux argentés et aux yeux bleu azur, était craintive. Dès le berceau, quand 000 pleurait, 001 la caressait pour la rassurer, bien trop jeune pour agir ainsi.

Les tests étaient quotidiens : intelligence, vitesse, force. 000 était intelligente, mais elle décevait les scientifiques. 001, elle, excellait. Dotée d’une force et d’une agilité surhumaines, elle était déjà saluée pour ses prouesses à deux ans. Sa sœur peinait à suivre le rythme.

Au milieu de cette froideur dans les regards adultes, elles vivaient malgré tout une enfance : saluée pour l’une, négligée pour l’autre.

En 2014.

000 courait, une balle à la main. Ses cheveux argentés flottaient. Esquivant les bureaux et les chaises, elle se dirigeait vers une foule de scientifiques derrière une vitre. Elle voulait se frayer un chemin dans cette foule, mais aucun ne daigna se déplacer, ne serait-ce que légèrement. Pourtant, elle n’était pas invisible. Elle passa à travers une forêt de jambes statiques, maintenant sa petite balle. Puis elle vit la lumière.

De l’autre côté de la vitre, elle était là, sa sœur. 001 esquivait des balles en plastique projetées à grande vitesse, se propulsant sur les plateformes avec l’agilité d’un chat. Elle faisait de grands bonds, bien au-delà de ce que son petit corps aurait dû lui permettre. Puis une sonnette retentit. Les scientifiques applaudirent. La vitre s’ouvrit lentement.

Des chuchotements se firent entendre :

— Impressionnant.
— Elle est exceptionnelle.
— Elle vient tout juste d’avoir trois ans. Je n’ose même pas imaginer ce qu’elle sera dans 15 ans.

Oui, aujourd’hui, c’était leur anniversaire.

000 regardait sa sœur perchée sur une haute plateforme, qui la cherchait visiblement aussi. Elle se précipita vers elle.

— Je suis là !

Mais elle trébucha, s’écrasa au sol et laissa la balle rouler lentement. Les scientifiques, témoins de la scène, rirent brièvement avant de s’en aller. Les yeux rouges de 001 exprimaient le dégoût et la colère : personne ne prenait le temps de se baisser pour aider sa sœur à se relever.

Elle descendit rapidement, en quelques acrobaties, puis releva sa sœur avant de la prendre dans ses bras, sanglotante. Elle lui essuya les larmes coulant de ses yeux bleu azur, prit ses deux joues pour forcer un sourire avec ses doigts, et dit :

— Aujourd’hui, on a trois ans. On est grandes, on ne pleure plus.

Elle acquiesça :

— Snif… ma balle… snif.

Elle regarda autour d’elle, puis rendit la balle à sa sœur. Toutes deux avaient les mains posées dessus, l’une face à l’autre, avaient le même visage, mais elles étaient pourtant nées si différentes. Comme si le ciel lui-même avait préféré l’une à l’autre.

Dans un vaste bureau, un homme passait sa main dans les cheveux blonds, griffonnant des notes serrées sur des feuilles volantes, entourées de dossiers empilés sans ordre apparent. La lumière artificielle bourdonnait au-dessus de sa tête. Il n’avait pas dormi depuis deux jours.

— Il faut absolument que je vise une position en politique, murmura-t-il pour lui-même. Je ne peux pas continuer à bricoler dans l’ombre. Ce n’est pas comme ça que je vais abattre le créateur.

On frappa doucement à la porte.

— Pas maintenant. Je suis occupé.

— C’est… c’est vos filles, Docteur.

L’homme s’arrêta. Posa son stylo.

— Pardon ?

— Oui, elles…

— Comment osez-vous ?

Un silence.

— Comment osez-vous appeler ces expériences, mes filles ?

— Euh… excusez-moi, je voulais dire…

— Je n’ai qu’un fils. Et je ne l’ai pas encore retrouvé. Choisissez vos mots.

— Bien sûr, monsieur Campbell. Les sujets 000 et 001 demandent à jouer pour leur anniversaire.

Il reprit son stylo sans même lever les yeux.

— Et vous me dérangez pour ça. Envoyez-les à ce qui leur sert de mère.

— Mais monsieur… elle est toujours…

— Dégagez.

Le scientifique s’exécuta sans un mot de plus.

Dans le hall du complexe, les deux fillettes attendaient, assises côte à côte sur un banc métallique, sans parler.
On les conduisit dans une simple salle blanche au bout d’un couloir. Là, recroquevillée dans un coin, une femme attendait. De longs cheveux argentés tombaient devant son visage, cachant ses yeux bleu azur enfouis dans ses bras repliés sur ses genoux. Elle ne bougea pas quand la porte s’ouvrit.

Elles étaient là. Mais elle ne les regardait pas.

Déçues, les deux fillettes jouèrent à la balle en silence. 001 était d’une agilité déconcertante, se déplaçant avec une fluidité instinctive. 000, elle, s’essoufflait vite, ses petites jambes courant toujours une seconde trop tard. De temps en temps, Miyuki les observait discrètement, avant de replonger la tête entre ses bras.

Puis 000 s’arrêta net. Elle tourna la tête vers un coin vide de la pièce, sourit et lança la balle en criant :

— Attrape !

La balle s’écrasa sur le sol vide et roula lentement jusqu’aux pieds de Miyuki, où elle s’arrêta.

001 regarda la balle. Puis sa sœur. Puis la femme recroquevillée devant elle. Elle attendit, espérant qu’une réaction viendrait d’elle-même. Puis elle s’avança, se pencha et ramassa la balle.

Miyuki ne bougea pas.

Les yeux rouges de 001 se posèrent sur elle.

— Tu nous détestes ?

Le silence se prolongea. Puis un sanglot.

001 soupira et se retourna pour repartir.

— Non.

La voix de Miyuki était à peine plus forte qu’un souffle. Mais elle avait parlé.

001 s’immobilisa.

— Je ne vous déteste pas.

Un silence. 001 ne se retourna pas. Puis elle dit, simplement :

— Alors, donne-nous un nom.

Miyuki serra les poings. Ses mains tremblaient. Un souvenir remonta du fond de sa mémoire : un regard, une voix, des mots prononcés sans hésitation ni pitié. William : « Si tu leur donnes un nom, je te renvoie à Nowhere City ».

Elle serra les dents et garda les yeux baissés.

Face à son silence, 001 retourna jouer avec sa sœur.

— Pourquoi as-tu lancé la balle par-là ? lui demanda-t-elle en la rejoignant.

— Je l’envoyais à la petite fille aux longs cheveux.

001 fronça les sourcils et regarda autour d’elle.

— Quelle fille ?

000 secoua ses cheveux d’argent, cherchant cette fillette qu’elle avait vue, mais ne vit personne.

— hm… je ne sais pas.