Lune-Azur Éditions WL-Blue Roses
Extrait offert · La Lectrice des Vestiges

Partie I — Les voix sous la glace

Chapitre 2 — Les enfants qui parlaient

Annhild Prost · 2e des 3 chapitres offerts

Hessa ne s’intéressa ni à la berceuse ni aux voix sous la glace.

Elle arriva chez les Dorne peu après le lever du jour, posa sa sacoche sur la table de cuisine et demanda d’abord combien de fois Teren avait uriné depuis la veille. Naëla resta la bouche ouverte une seconde avant de répondre. Joran, qui venait d’entrer derrière elle, baissa les yeux pour cacher un sourire. Ivar ne sourit pas du tout.

Teren était réveillé. Il avait les cheveux aplatis d’un côté, les paupières gonflées et l’expression fermée des enfants qui comprennent que des adultes ont parlé d’eux en leur absence. Il ne voulait pas retourner dans sa chambre. Hessa l’examina près du feu, sur une chaise trop haute pour lui, pendant que ses pieds nus se cherchaient sous le siège.

— Regarde mon doigt.

Il le fit.

— Maintenant, celui-là.

— C’est le même doigt.

— C’est rassurant. Combien tu en vois ?

— Un.

— Toujours rassurant.

Elle vérifia ses pupilles, sa nuque, sa gorge, ses mains. Elle lui fit serrer deux de ses doigts, marcher jusqu’à la porte et revenir, toucher son nez les yeux fermés. Teren obéissait avec une mauvaise humeur appliquée. À chaque nouvelle consigne, il jetait un regard vers sa mère pour s’assurer qu’elle ne pleurait pas.

Hessa demanda s’il avait mal à la tête, au ventre, à la poitrine. S’il avait eu froid. S’il avait entendu un bourdonnement. S’il se souvenait d’être tombé, d’avoir mangé quelque chose d’inhabituel, d’avoir joué près de l’atelier avec une colle ou une poudre. Elle ne demanda pas si une présence avait emprunté sa bouche.

— J’ai la langue fatiguée, dit-il enfin.

— Comme après avoir trop parlé ?

Il haussa les épaules.

— Comme si elle avait travaillé sans moi.

Naëla se retourna vers l’évier. Elle n’avait rien à y faire, mais elle y trouva une cuillère à déplacer.

Hessa nota la phrase. Son écriture était petite, droite et presque sans marge. Elle prit ensuite le pouls de Teren une seconde fois, compara avec la veille d’après les notes d’Ivar, puis referma sa sacoche sans conclure davantage que ce qu’elle savait.

— Pas de fièvre. Pas de faiblesse d’un côté. Pas de signe de convulsion que je reconnaisse. Il est épuisé, mais il répond normalement. Il boit, il mange léger et il ne reste pas seul aujourd’hui.

— Alors, ce n’est rien ? demanda le père de Teren.

— J’ai écarté quelques urgences, répondit Hessa. Cela n’explique pas ce qui lui arrive.

Elle se tourna vers Ivar.

— Tu as entendu toute la série ?

— Plusieurs fois.

— Et toi ? me demanda-t-elle.

— J’en ai noté quatre variantes.

Je sortis les feuilles pliées que j’avais recopiées avant de dormir. J’avais séparé les sons par groupes, marqué les reprises et laissé des espaces lorsque je ne savais pas si deux syllabes appartenaient au même mot. Les signes étaient les miens. Ils ne prétendaient pas constituer un alphabet.

Hessa les parcourut sans faire semblant de comprendre.

— Il a pu les entendre où ?

— Pas chez nous, dit Naëla. Pas à l’atelier. Je connais ce que les apprentis chantent quand ils croient que je ne les entends pas.

— Au sanctuaire ?

Joran secoua la tête.

Il était desservant de Nareth depuis assez longtemps pour que les enfants sachent quelles poches de sa robe contenaient les morceaux de pomme séchée. Hors des rites, il parlait comme tout le monde et oubliait souvent de remettre droit le cordon qui retenait ses cheveux.

— Je n’ai jamais employé ces sons, dit-il. Aucun chant des sept ne suit ce rythme. Et avant que quelqu’un le demande, non, je ne vais pas déclarer que Teren est possédé.

Le père se raidit.

— Personne n’a dit ça.

— Deux personnes l’ont murmuré devant le sanctuaire avant que j’arrive ici. Je préfère leur répondre avant qu’elles ne trouvent le courage de le dire devant lui.

Teren fixa ses pieds. Je repliai mes notes.

Un coup bref retentit à la porte. La femme qui entra habitait les Rives et n’avait, à ma connaissance, jamais partagé un repas avec les Dorne. Elle s’arrêta en voyant la pièce pleine, puis demanda Joran. Sa fille avait parlé dans son sommeil. Pas longtemps. Trois séries de sons, un arrêt, puis la même série plus basse. Au matin, elle avait dessiné sur la cendre du foyer une forme que personne ne lui connaissait.

Naëla lâcha la cuillère.

La femme des Rives regarda Teren, puis son regard passa sur chacun de nous.

Je continuais de voir la chambre des Dorne sous la pièce où nous nous trouvions.

Elle était ici hier ? demanda Soren.

— Ma fille ? Non.

— Elle connaît Teren ?

— Ils ont le même âge. Ils se sont sûrement vus.

— Hier.

— Non. Elle a aidé sa tante au lavoir jusqu’au soir.

Ivar prit ma feuille, non pour la lire, mais pour la placer à plat sur la table.

— Nous allons comparer les cas, dit-il. Sans réunir les enfants et sans leur faire répéter ce qu’on croit avoir entendu.

— Et ensuite ? demanda Soren.

— Ensuite, nous saurons peut-être ce que nous signalons.

— À la Maison de Veille.

— Si un signalement est nécessaire.

Hessa referma d’un geste sec la boucle de sa sacoche.

— Deux enfants en une nuit, c’est déjà nécessaire à surveiller.

— Surveiller, oui.

— Ivar.

Il rangea sa plume dans l’étui qu’il avait sorti sans raison. Je connaissais ce geste. Hessa le connaissait peut-être aussi, mais elle ne savait pas ce qu’il signifiait chez lui.

— Quelques heures, dit-il. Nous vérifions les foyers, les symptômes et ce qui a réellement été entendu. Un message imprécis fera venir des gens qui poseront les mêmes questions avec moins de délicatesse.

C’était un argument raisonnable. Les arguments raisonnables étaient ceux qu’Ivar utilisait le mieux lorsqu’il voulait gagner du temps. La fille des Rives avait six ans et une tresse défaite par le sommeil. Elle nous reçut assise sur une caisse près du foyer, enveloppée dans une couverture qui traînait par terre. Hessa lui posa les mêmes questions qu’à Teren dans un ordre différent. Elle ne trouva ni fièvre ni douleur. La petite se souvenait d’avoir rêvé d’un escalier, mais elle changea deux fois le nombre de marches et finit par dire qu’il n’y avait peut-être pas eu d’escalier.

Sur l’âtre refroidi, sa mère avait préservé le dessin en empêchant qu’on remue les cendres.

Il tenait dans la largeur de mes deux mains. Plusieurs lignes partaient d’un même point, se divisaient, puis rejoignaient une forme ovale qui restait ouverte sur un côté. À première vue, cela rappelait un arbre. Dès qu’on exigeait de la précision, la ressemblance se défaisait.

— Tu dessines souvent ça ? demanda Soren.

La petite secoua la tête.

— Tu l’as vu quelque part ?

Nouveau mouvement de tête.

— Est-ce que je peux le recopier ? demandai-je.

Elle haussa une épaule. Sa mère répondit oui à sa place, puis se reprit et lui demanda si elle était d’accord. La petite haussa l’autre épaule. J’acceptai cette forme d’autorisation.

Je reproduisis les lignes sans les corriger. L’une des branches avait été tracée deux fois. Le bord de l’ovale portait trois marques parallèles. Lorsque ma craie arriva à la troisième, la fillette leva la main.

— Pas comme ça.

— Comment ?

Elle prit la craie, ajouta un court trait entre le deuxième et le troisième, puis la rendit aussitôt.

— Tu te souviens l’avoir dessiné ?

— Non.

— Mais tu sais que celui-ci manque.

Elle regarda sa mère, contrariée.

— Je sais juste que c’est pas pareil.

Ivar resta près de la porte. Il n’avait pas retiré ses gants malgré la chaleur de la pièce.

— Nous avons jusqu’à ce soir avant qu’Ivar envoie au relais ou que l’Institut intervienne.

La femme des Rives tenta de reproduire les sons entendus pendant la nuit.

Je demandai à la mère de ne pas recommencer. Chaque tentative ajoutait ses propres habitudes à ce qu’elle avait entendu. Elle en parut soulagée.

Nous quittâmes la maison avec le dessin et trois lignes de transcription incertaine. À l’extérieur, la neige de la veille se défaisait en rigoles brunes le long de la rue. Soren attendit que la porte soit refermée.

— Deux familles qui ne se fréquentent pas, dit-il. Même rythme. Même dessin.

— Dessins proches, corrigeai-je.

— Tu as toujours besoin que la catastrophe soit correctement classée ?

— Seulement avant qu’on la confie à des gens qui la classeront moins bien.

Ivar me rendit ma feuille.

Je ne savais pas ce que j’espérais trouver.

Joran nous attendait au carrefour. Trois autres familles étaient venues au sanctuaire depuis son départ. Un garçon des Granges avait parlé pendant près d’une heure. Une enfant vivant derrière la forge avait frappé le mur avec ses doigts en dormant. Un troisième cas reposait sur le récit d’un petit frère de quatre ans et pouvait encore être une imitation.

Hessa décida de voir d’abord le garçon des Granges. Ivar voulut accompagner Joran au sanctuaire pour consulter les registres et recevoir les autres parents séparément.

— Je viens avec Hessa, dis-je.

— Soren peut noter.

— Soren écrit comme s’il devait économiser le papier pour l’hiver prochain.

— Le papier coûte cher.

— Voilà.

Ivar me regarda assez longtemps pour que je comprenne qu’il préférait m’avoir près de lui. Cela produisit l’effet inverse.

— Nous nous retrouvons au sanctuaire avant midi, dit Hessa. Si l’un des enfants s’aggrave, on ne discute plus du message.

Ivar acquiesça.

Le garçon des Granges vivait avec sa grand-mère dans une maison basse au nord du bourg. Nous le trouvâmes endormi sur un banc, la joue contre un manteau roulé. Sa grand-mère avait refusé de le réveiller après une nuit presque blanche. Hessa commença par lui reprocher de l’avoir laissé près de la porte, puis plaça elle-même une couverture sous ses pieds.

Le garçon ne parlait pas lorsque nous entrâmes. J’eus le temps d’observer les traces de boue séchée sur ses bottes, un bouton remplacé avec du fil rouge et la petite pierre polie qu’il serrait dans sa main. Rien n’indiquait qu’elle fût chaude. Hessa me la fit toucher pour que je cesse de la regarder.

— Une pierre, dit-elle.

— J’avais identifié la catégorie.

— Ton visage demandait davantage.

Soren s’assit à l’autre bout du banc. La grand-mère expliqua ce qu’elle avait entendu. Sa version contenait une suite déjà présente chez Teren, puis un fragment nouveau, plus court, qui revenait toujours après une pause. Elle l’imita une seule fois. J’en marquai les sons les plus sûrs.

Le garçon inspira profondément.

Sa main se referma sur la pierre.

Il prononça le premier groupe sans ouvrir les yeux.

La voix n’était pas tout à fait la même que celle de Teren. Elle restait celle d’un enfant, plus rauque au réveil, mais l’ordre était identique. Je sentis la suite avant qu’elle arrive. Pas comme on se rappelle une chanson. Je n’avais aucun mot à retrouver. C’était une place vide dont je connaissais la forme.

Je traçai sur ma feuille le signe que j’utilisais pour une terminaison avant qu’il ne la prononce.

Il la prononça.

Soren regarda mon crayon, puis le garçon.

Le fragment nouveau commença. Deux syllabes, une reprise plus faible, puis ce qui devait fermer la structure.

Ma bouche forma le dernier son sans voix.

Le garçon le dit une respiration plus tard.

Hessa posa deux doigts contre son cou. Sa grand-mère fit un pas, mais Hessa leva la main pour qu’elle attende. L’épisode dura moins d’une minute. Lorsqu’il cessa, le garçon continua de dormir.

— Tu l’avais entendu chez un autre ? demanda Soren à voix basse.

— Pas celui-là.

— Tu l’as écrit avant lui.

— J’ai reconnu l’endroit où il devait finir.

— Tu réponds autrement, pas à ma question.

Je regardai ma page. Les sons n’étaient plus des lignes séparées. Ils se répondaient. Un groupe revenait toujours au début, mais changeait légèrement selon ce qui suivait. Une autre terminaison apparaissait près des dessins de branches. Le petit fragment final n’indiquait pas seulement une action. Il liait l’action à ce qui la précédait, comme si la chose nommée agissait sur elle-même ou continuait d’agir après qu’on avait cessé de la regarder.

— Ce sont des phrases, dis-je.

La grand-mère serra son tablier.

— On le savait.

— Non. On savait que cela ressemblait à des phrases. Elles ont une construction. Les enfants ne répètent pas tous la même chose. Ils en donnent des morceaux différents.

— Et ça dit quoi ?

Je n’aurais pas dû avoir de réponse. Je n’en avais pas réellement. Pourtant, lorsque je regardai le dessin des Rives, le mot qui revenait près des lignes divisées prit un contour dans mon esprit.

— Quelque chose à propos d’une racine, dis-je. Ou de ce qui tient comme une racine. Et… garder. Se rappeler. Peut-être se souvenir.

— Une racine qui se souvient ? demanda Soren.

— C’est une approximation.

— Tu approximais déjà avant qu’il parle.

Hessa lui lança un regard.

— Pas devant la famille.

Il se tut, mais son inquiétude resta dans la pièce avec nous. Le sanctuaire de Nareth était plus ancien que la plupart des maisons du Haut-Bourg et moins impressionnant que les récits qu’on en faisait aux voyageurs. Ses murs penchaient légèrement vers la place. Une réparation récente avait donné à la porte une couleur trop claire. À l’intérieur, les lampes consacrées brûlaient devant un panneau où les sept étaient représentés par des cercles de métal, dont l’un demeurait voilé derrière une plaque sombre.

Joran nous conduisit dans la pièce des registres. Elle sentait la cire, la poussière et le linge humide. Les naissances occupaient deux armoires. Les morts une troisième. Les incidents dont personne ne savait quoi faire se trouvaient dans des volumes plus minces, classés sous des titres suffisamment vagues pour ne pas inquiéter les visiteurs.

Ivar avait déjà ouvert trois registres sur la table.

— Cinq cas certains, dit Joran. Deux possibles. Aucun enfant n’a passé la soirée avec un autre foyer concerné. Ils vivent aux Rives, aux Granges, près de la forge et dans deux hameaux différents.

— Symptômes ordinaires identiques, ajouta Hessa. Fatigue, pouls un peu rapide après l’épisode, rien de plus pour l’instant. Pas de fièvre commune. Pas de même repas. Pas de même source d’eau à part la rivière, et tout le bourg la partage.

Soren posa mes notes devant Ivar.

— Eydis a complété une phrase avant qu’un enfant la prononce.

— Une terminaison, corrigeai-je.

— Elle ne l’avait jamais entendue.

Ivar ne toucha pas aux feuilles.

— Les structures répétitives deviennent prévisibles.

— Dans une langue qu’elle ne connaît pas ?

— Dans une suite de sons.

— Tu disais hier que ce n’étaient peut-être pas des mots.

— J’ai dit qu’il fallait vérifier.

Joran leva les mains avant que Soren ne réponde.

— Vous pourrez choisir lequel de vous a été le plus précis après que nous aurons lu ceci.

Il tourna le registre le plus ancien vers nous. L’écriture variait d’une page à l’autre. Certaines entrées tenaient en une ligne ; d’autres s’étendaient sur plusieurs feuillets avec des prières, des remèdes ou des témoignages recopiés.

Joran posa l’index sous une mention vieille de plus d’un siècle.

Trois enfants avaient parlé pendant leur sommeil au cours d’un même hiver. L’auteur n’avait noté aucun mot, seulement « des suites semblables, dites sans réveil ». Deux jours plus tard, une pierre trouvée près d’un mur était restée tiède malgré le gel. La dernière phrase évoquait un écho entendu « sans voix, sans cloche et sans paroi pour le rendre ».

— Ça pourrait être n’importe quoi, dit Hessa.

— Oui, répondit Joran. C’est la qualité principale des vieux registres.

Le second volume contenait une entrée plus courte. Deux enfants, des dessins de branches, une nuit d’agitation. La page suivante manquait.

Je passai le doigt près de la couture sans toucher le papier.

La pression revint, plus profonde.

— Je sais, dit Joran.

— Le feuillet a été coupé au ras du fil. Il y a longtemps. Avant que cette reliure soit reprise.

Ivar examinait une autre page.

— Les sanctuaires retirent parfois les témoignages privés.

— Alors, le numéro aurait été corrigé.

Les pages passaient de quarante-sept à cinquante. La main qui avait inscrit cinquante avait d’abord écrit quarante-neuf, puis renforcé le chiffre supérieur. Plus loin, deux feuillets avaient été recopiés sur un papier plus récent. Les marges portaient des numéros qui ne correspondaient ni à l’ordre des dates ni à celui des volumes.

— Qui a reclassé ces registres ? demandai-je.

Joran eut un rire sans joie.

— Plusieurs personnes mortes, deux desservants devenus très âgés ailleurs, et probablement quelqu’un qui n’a pas signé. Je peux chercher les inventaires.

— Pas encore, dit Ivar.

Soren se retourna vers lui.

— Toujours quelques heures ?

— Nous avons des enfants stables et des documents incomplets. Envoyer un récit de pierres chaudes et d’échos sans origine ne les aidera pas.

— Dire que cinq enfants prononcent une langue inconnue aidera davantage.

— Nous ne savons pas que c’est une langue.

Je poussai vers lui ma transcription.

— Si.

Il releva enfin les yeux.

— Tu en es certaine ?

— Le premier groupe varie selon ce qui suit. Deux terminaisons reviennent dans des fonctions différentes. Ce fragment désigne probablement ce que les dessins représentent. Celui-ci indique une action qui se prolonge ou revient vers son sujet. Les autres mots changent, mais l’ordre reste stable.

— Probablement, répéta-t-il.

— C’est ainsi qu’on parle quand on ne possède pas encore assez d’exemples.

Ivar cherchait toujours la formulation qui lui permettrait de ne pas répondre.

Sa voix était douce. Elle l’était toujours lorsqu’il corrigeait un raisonnement. Je connaissais la différence entre sa patience et sa peur. Ce matin-là, il tentait de faire passer l’une pour l’autre.

Hessa s’appuya contre l’armoire.

— Je nous donne jusqu’à ce soir. Si un autre épisode commence, si l’un des enfants fait de la fièvre ou si les parents n’arrivent plus à les réveiller, j’envoie au relais. Avec ou sans formulation parfaite.

Ivar acquiesça.

Joran referma le registre où la page manquait.

— Je vais aussi garder les enfants séparés au sanctuaire s’ils viennent. Pas parce que je les crois dangereux. Parce que la moitié du bourg aura inventé une cause avant le coucher du soleil.

— Et l’autre moitié ? demanda Soren.

— Elle inventera une faute.

Nous commençâmes à mettre les notes en ordre. Joran classait les témoignages par quartier. Hessa par symptômes. Soren par heure. Je les classai par structure.

Ivar resta devant le dessin des Rives.

Je le laissai attendre jusqu’à ce que les autres soient occupés.

— Tu connais ces sons, dis-je.

Il ne leva pas la tête.

— Je connais beaucoup de sons.

— Ceux-là.

— Je reconnais le rythme que Teren a repris chez nous.

— Tu l’as reconnu avant qu’il frappe le lit.

— J’ai reconnu que Naëla était effrayée.

— Tu contournes ma question.

Il aligna le bord du registre avec la table. Un déplacement d’un demi-doigt, inutile et très précis.

— Eydis, entendre une structure ne signifie pas connaître une langue.

— Non. Demander comment elle se termine, oui.

Sa main s’arrêta.

Puis il désigna la transcription rapportée des Granges, celle qu’il n’avait pas entendue.

— La terminaison après le mot de la racine, dit-il. L’enfant l’a liée au groupe précédent, ou il a marqué une pause ?

Je regardai ma feuille.

Je n’avais écrit ni le mot de la racine ni l’existence de cette terminaison dans les notes que Soren lui avait données.

Il venait de me poser une question de grammaire dans une langue qu’il affirmait ne pas reconnaître.