Partie I — Les voix sous la glace
Chapitre 3 — Une langue que je n’avais jamais apprise
Annhild Prost · 3e des 3 chapitres offerts
Le lendemain matin, Ivar n’avait toujours pas répondu à la question de grammaire qu’il avait lui-même posée.
Il avait clos la veille en refermant le registre du sanctuaire, puis nous avait ramenés à la maison avec les transcriptions, les copies des dessins et deux pages de notes médicales confiées par Hessa. Sur le chemin, Soren avait tenté d’obtenir une décision claire sur le signalement. Ivar avait parlé du relais, des messages trop courts, des quarantaines déclenchées par des formulations imprécises et des enfants qui, pour l’instant, respiraient normalement.
Tout cela était exact. Rien ne répondait à ma question.
Au petit déjeuner, Soren recommença.
— La Maison de Veille reçoit un message aujourd’hui ?
— Quand nous saurons ce que nous signalons.
— Cinq enfants, une langue inconnue et des registres incomplets.
— Trois éléments dont un seul est certain.
— Lequel ?
— Les registres sont incomplets.
Je posai ma tasse.
— Tu vas vraiment choisir les registres comme partie rassurante ?
Ivar ne releva pas. Il emporta les notes de Hessa dans son cabinet.
La petite armoire s’ouvrit, un dossier frotta contre le bois, puis la serrure tourna. Il gardait habituellement la clef dans le premier tiroir de son bureau. Le tiroir resta fermé. Lorsqu’il revint, la clef n’était visible ni à sa ceinture ni dans sa main.
Je ne lui demandai pas où elle se trouvait. Il aurait répondu qu’une clef rangée n’était pas un mystère.
Nous débarrassâmes la grande table de la bibliothèque. Les témoignages furent étalés par foyer, puis par ordre d’apparition, puis de nouveau par structure lorsque les deux premiers classements s’avérèrent inutiles.
Soren découpa des bandes de papier dans un ancien relevé météorologique dont les marges étaient encore blanches. Il protesta lorsque je lui fis recommencer parce que les bandes n’avaient pas la même largeur.
— Les sons ne vont pas refuser de se classer pour trois grains de différence.
Il reprit la feuille.
Nous attribuâmes une bande à chaque groupe suffisamment certain. Je refusai les imitations répétées par les parents après la troisième tentative. Elles avaient déjà pris leur accent, leur souffle et parfois leur désir d’entendre ce que le voisin avait décrit. Je conservai les séquences prononcées directement par deux enfants, celles entendues une seule fois par des adultes distincts et les reprises dont le rythme avait été noté avant que les familles se rencontrent.
Soren les disposait sous ma dictée.
— Celui-ci au début.
— Il est aussi au milieu chez Teren.
— Pas exactement. La fin est plus courte.
— Tu as écrit le même signe.
— Parce que je n’avais pas encore compris la différence.
— Et maintenant ?
— Maintenant, elle m’agace.
Il retourna la bande et corrigea le dernier trait.
Pendant près de deux heures, nous travaillâmes sans parler d’Ivar. Le groupe qui revenait près des dessins de branches changeait selon sa place. Au début d’une suite, il portait un son supplémentaire, presque avalé. Après la pause, il perdait ce son et recevait une terminaison qui n’apparaissait jamais ailleurs. Une autre forme semblait indiquer non pas une action, mais la persistance de cette action : quelque chose continuait, demeurait ou se maintenait au-delà de l’instant où on le nommait.
Je ne traduisais pas. Je reconnaissais des fonctions.
La différence aurait dû me rassurer. On peut comprendre l’ordre d’une phrase sans en connaître les mots. On peut entendre qu’une question est une question avant de savoir ce qu’elle demande. J’avais étudié assez de dialectes anciens pour que mon esprit cherche des régularités, même dans une suite inventée.
Mais je ne cherchais pas seulement.
Lorsque Soren plaçait une bande au mauvais endroit, je savais qu’elle était fausse avant d’avoir formulé la raison. Une terminaison me paraissait incomplète comme une marche manquante sous le pied. Je connaissais le nombre de positions possibles pour un groupe dont je n’avais entendu que deux exemples. Une fois, je tendis la main vers une bande encore vierge.
— Il en manque une.
— Laquelle ?
Je restai les doigts au-dessus du papier.
— Celle qui ferme la phrase des Granges.
— Nous l’avons.
— Non. Celle-ci ferme ce que l’enfant a prononcé. Il manque ce qui aurait dû suivre si la phrase avait été entière.
Soren posa son crayon.
— Tu sais ce que c’est ?
Je secouai la tête.
— Je sais seulement qu’il y a une place.
— Comme hier.
— Oui.
Ivar travaillait dans son cabinet depuis assez longtemps pour ne plus prétendre qu’il n’écoutait pas. La porte demeurait entrouverte. Sa plume ne grattait plus le papier.
Je pris une bande neuve et traçai trois signes phonétiques, puis un quatrième que j’effaçai aussitôt. Le mouvement était venu trop vite. J’avais commencé par la fin, comme si ma main avait su vers quoi elle allait avant que je décide de l’y conduire.
Soren se pencha.
— C’est un son que tu as entendu ?
— Non.
— Un mot d’une autre langue ?
— Non.
— Un souvenir ?
Je regardai les marques de gomme sur le papier.
— Peut-être.
Le mot eut un effet disproportionné. Ivar reparut dans l’encadrement.
— La mémoire complète volontiers ce qu’elle ne possède pas, dit-il.
— C’est utile, répondis-je. Elle vient justement d’ouvrir la porte.
Son regard passa sur les bandes, sur le crayon de Soren, puis sur la main que j’avais laissée à plat sur la table.
— Montre-moi.
— Non.
Soren tourna la tête vers moi. Ivar ne bougea pas.
Je n’avais rien fait jusque-là.
—Tu voulais que je vérifie ton travail.
— Hier. Avant que tu demandes une terminaison que je ne t’avais pas montrée.
— J’ai pu la déduire de ce que Joran a lu.
— Il n’a pas lu cette transcription à voix haute.
Je n’avais pas choisi de l’accuser.
— Pas avec les mots que tu as employés.
Il s’approcha enfin. Je rassemblai les bandes avant qu’il puisse les toucher.
— Où m’as-tu trouvée ? demandai-je.
Le silence ne fut pas long. Il fut seulement assez net pour que Soren cesse de respirer bruyamment.
— Tu connais la réponse générale.
— Je connais une phrase que tu répètes depuis que je suis assez grande pour poser la question. Près d’un ancien sanctuaire, après un glissement de terrain. Je te demande l’endroit.
Ivar prit le dossier médical de Hessa sur le coin de la table et l’aligna avec le bois.
— Le Creux des Échos.
Il avait choisi la réponse la plus courte. Elle suffisait pourtant à déplacer toute la pièce. Le cabinet d’Ivar contenait trop de meubles pour sa taille. Un bureau occupait le mur sous la fenêtre, deux armoires se partageaient le mur opposé et une table d’appoint servait de dépôt permanent à des instruments en attente de réparation. Nous y entrâmes tous les trois, ce qui transforma immédiatement l’air en ressource limitée.
Ivar resta debout derrière son bureau. Soren prit la chaise réservée aux visiteurs. Je ne m’assis pas.
— En quelle année ? demandai-je.
— En 971 V.
— Quel jour ?
— Je n’en suis plus certain.
C’était faux. Ivar oubliait où il avait posé ses lunettes lorsqu’elles se trouvaient sur son front, mais il se rappelait la date d’un éboulement observé quarante ans plus tôt et l’heure à laquelle une comète avait disparu derrière les nuages. Il ne disait pas qu’il avait oublié lorsqu’il hésitait. Il disait qu’il n’était plus certain lorsqu’il refusait de transmettre une certitude.
— J’avais quel âge ?
— Je l’ignorais. Quelques mois, peut-être davantage.
— J’étais seule ?
— Oui.
— Vivante depuis combien de temps dans le froid ?
— Je ne le savais pas.
— Avec des vêtements ? Une couverture ? Une marque ?
Sa main glissa vers un petit étui de métal, puis s’arrêta avant de le ranger. Il choisit une autre défense.
— Tu étais dans une partie abritée, près d’un mur effondré. La neige n’entrait pas directement. Je n’ai trouvé personne aux alentours.
— Tu as cherché ?
— Jusqu’à la nuit. Puis le lendemain avec deux hommes de Nareth.
— Lesquels ?
— Ils sont morts depuis longtemps.
— Cela ne rend pas leurs noms inutiles.
— Non.
Il ne les donna pas.
Soren appuya ses avant-bras sur ses genoux.
— Elle a le droit de savoir ce que tu as vu.
— Je lui dis ce qui peut être établi.
— Tu lui dis ce que tu acceptes d’établir.
— La nuance change tout.
— C’est précisément le problème.
Ivar soutint les yeux de Soren avec une fatigue que je ne lui connaissais pas ce matin-là. Elle ne venait ni du chemin ni du froid. Elle avait probablement vingt-cinq ans.
— Le Creux n’est pas une ruine ordinaire, dit-il. Les pierres ont été déplacées plusieurs fois. Certaines fondations ne correspondent à aucun sanctuaire humain connu dans la région. Il y a des conduits, des cavités et des matériaux que je n’ai jamais pu dater correctement. Voilà ce qui peut être établi.
— Et la berceuse ? demandai-je.
Il baissa les yeux vers l’étui de métal.
— Un motif entendu sur place.
— Par qui ?
— Par moi.
— Le jour où tu m’as trouvée ?
— Autour de cette période.
— Donne-moi un jour, pas une période.
— Non.
— C’était une voix ?
— Pas au sens ordinaire.
La réponse me fit plus peur que s’il avait inventé un chant de berger.
— Tu l’as entendue dans une pierre ? demanda Soren.
— J’ai entendu un enchaînement de notes près d’une structure. J’ai pu l’associer ensuite à d’autres sons, à du vent, à de l’eau sous la roche ou à ma propre mémoire. Je ne prétends pas savoir davantage.
— Pourtant, tu me la chantais, dis-je.
— Elle t’apaisait.
— Comment le savais-tu ?
— Parce que tu cessais de pleurer.
La simplicité de la réponse me blessa davantage que le reste. Elle était vraie. Il avait pris quelque chose d’incompréhensible trouvé près de moi et l’avait transformé en geste de père. Cela n’effaçait rien. Cela rendait seulement la colère moins propre.
Mon attention glissa vers l’armoire.
— Qu’est-ce que tu viens d’y enfermer ?
— Les notes de Hessa.
— Et avant elles ?
— Des dossiers qui craignent l’humidité.
— Tu as déplacé la clef.
— Parce que la serrure accroche.
— Tu contournes toujours le sujet.
— C’était la réponse utile.
Soren se leva si brusquement que la chaise heurta le mur.
— Ça suffit.
Ivar ne haussa pas la voix.
— Assieds-toi.
— Non. Des enfants parlent dans leur sommeil, Eydis complète leurs phrases et tu conserves des documents sur l’endroit où tu l’as trouvée dans une armoire que tu fermes aujourd’hui pour la première fois depuis des années. Nous prévenons la Maison de Veille.
— Pas encore.
— Tu n’as plus le droit de décider seul.
— Je n’ai jamais eu ce droit.
— Alors, cesse de l’exercer.
Ivar posa les deux mains sur le bureau.
— La Maison de Veille ne viendra pas seulement examiner les enfants. Elle isolera le Creux, saisira les notes, interrogera les familles et appliquera des procédures conçues pour les phénomènes qu’elle ne comprend pas. Avant de l’appeler, je veux savoir si le site est réellement actif.
— Et si c’est le cas ?
— Alors, nous enverrons un message précis.
— Après y être allés seuls ?
— Je n’ai pas dit seul.
Soren eut un rire bref.
— Tu viens de compter Eydis comme du matériel d’observation ?
— Je viens de dire que je ne partirais pas sans assistance.
— Ce n’est toujours pas la même chose.
Je laissai leur dispute se déplacer autour de moi. Ils avaient tous les deux commencé à parler de ma présence comme d’un argument, l’un pour justifier la prudence, l’autre pour justifier le signalement.
Sur la table d’appoint, un carnet ciré dépassait d’une pile. La couverture portait l’année 971 V et trois signes assez proches de ma transcription pour que le hasard devienne une hypothèse paresseuse. Je tendis la main. Ivar posa la sienne dessus.
— Tes notes ? demandai-je.
— Des observations incomplètes.
— Alors, laisse-moi constater leurs lacunes.
— Pas maintenant.
Il enferma le carnet dans l’armoire.
Ce fut la première fois que j’eus envie d’en forcer la serrure. Je ne le fis pas. Je n’avais pas encore appris combien de formes différentes pouvait prendre une effraction.
Je quittai le cabinet et montai dans la tour. Soren me suivit jusqu’à la galerie, mais je lui demandai de rester en bas. Il voulut protester. Je lui montrai les transcriptions.
— Recopie-les proprement. Deux exemplaires. Un pour Hessa, un que tu gardes.
— Et toi ?
— Je vais vérifier si je me souviens de quelque chose qui ne m’est jamais arrivé.
Il n’aima pas la phrase. Il obéit tout de même.
Le niveau supérieur de la tour était presque aussi froid que l’extérieur. Les vitres étroites retenaient une buée blanche dans les angles. Je m’assis près de la table des cartes avec les bandes de papier et répétai les rythmes sans produire les sons, seulement en frappant l’ongle contre le bois.
Quatre temps. Une pause. Trois. Une reprise qui revenait sur elle-même.
La berceuse d’Ivar n’était pas identique. Elle portait davantage de douceur, des longueurs ajoutées pour le souffle, des hésitations qu’il avait transformées en notes. Mais sous ce qu’il en avait fait, quelque chose correspondait. Pas une mélodie entière. Un intervalle. Une manière de revenir au premier son sans réellement recommencer.
Je plaçai les fragments des enfants sous les mesures de la chanson.
L’un d’eux entra exactement dans l’espace que j’avais laissé vide.
Je le sus avant de poser la bande.
Pendant un instant très court, je sentis une pression au centre de ma poitrine. Ni douleur ni peur. Plutôt la certitude physique d’une direction, comme lorsque le soleil chauffe un seul côté du visage malgré les yeux fermés.
Je me tournai vers l’est.
Le Creux se trouvait derrière la forêt, invisible depuis la tour.
La sensation disparut.
J’attendis qu’elle revienne. Elle ne revint pas.
Quand je redescendis, la nuit avait commencé à remplir les fenêtres. Soren avait terminé les copies. Ivar préparait le repas comme s’il n’avait pas passé l’après-midi à déplacer les limites de mon enfance.
Je lui dis ce que j’avais ressenti.
Il posa le couteau.
— À quel moment ?
— Quand j’ai rapproché la berceuse des phrases.
— Quelle partie ?
Je lui montrai la bande.
Il ne demanda pas si j’étais certaine. Il demanda :
— La forme de persistance précédait la direction ou la suivait ?
Soren ferma les yeux une seconde.
— Tu pourrais au moins essayer de mentir moins bien.
Ivar regarda la fenêtre noire.
— Nous attendons jusqu’à demain soir.
Hessa voulait les six noms malgré tout.
— Si rien ne se reproduit, nous envoyons les notes à Hessa et au relais. Si le phénomène reprend, nous allons au Creux avant le signalement.
— C’est l’inverse de ce qu’il faudrait faire.
— C’est la seule façon de savoir ce que nous signalons.
Nous restâmes assez longtemps pour que le feu baisse.
Ivar regarda d’abord Soren, puis moi.
— Alors, ce sera ma responsabilité.
Je ne lui dis pas qu’une responsabilité annoncée à l’avance ne protège personne.
À ce moment-là, je voulais encore croire qu’elle obligeait au moins celui qui la prononçait. Le lendemain passa sans nouvel épisode. Soren descendit à Nareth porter une copie à Hessa et revint avec la même liste de symptômes : fatigue, langue douloureuse, souvenirs absents. Ivar vérifia deux fois la météo, une fois l’état du sentier, et ne prépara officiellement rien.
Le second épisode commença peu avant minuit.
Nous ne l’entendîmes pas dans la maison. Ce fut la cloche de Nareth qui nous réveilla : trois coups espacés, une pause, puis trois autres. Ce n’était ni l’appel du feu ni celui d’une mort. Joran utilisait ce signal lorsque quelqu’un devait venir de la maison-observatoire sans affoler le bourg entier.
Soren était déjà dans le couloir lorsque j’ouvris ma porte. Il avait passé sa chemise de travers et tenait une botte à la main. Ivar sortit de sa chambre habillé, manteau fermé et cheveux peignés.
— Tu attendais ? demandai-je.
— J’espérais ne pas avoir raison.
— Je demandais si tu attendais.
— Mets des chaussettes sèches.
Ses ordres devenaient plus courts quand il avait peur.
Avant que nous ayons terminé de nous habiller, une lumière apparut sur le chemin. Un homme de Nareth montait avec une lanterne protégée sous son manteau. Il arriva essoufflé, les sourcils blanchis par le gel. Je le reconnus comme l’un des employés du moulin, mais il ne perdit pas de temps à saluer.
— Six enfants, dit-il. Peut-être huit. Presque ensemble. Hessa est au sanctuaire. Joran m’envoie. Ils ne se réveillaient pas tout de suite.
— Ils respirent ? demanda Ivar.
— Oui. Tous. Teren s’est réveillé maintenant. Les autres, je ne sais pas.
— Fièvre ? Convulsions ?
— Hessa dit non. Ils parlaient plus fort. Les parents les ont entendus de la rue pour deux maisons.
Il sortit de son manteau une feuille pliée. Joran y avait noté trois séries avec son écriture large. Les signes étaient imparfaits, mais il avait indiqué les pauses par des traits verticaux et le nombre de répétitions par de petits points.
Je lus la première ligne.
La pression revint dans ma poitrine.
Cette fois, elle ne ressemblait plus à une direction vague. Elle descendait. Mon corps connaissait un en dessous que la pièce ne contenait pas.
— Ils ont dit ça dans cet ordre ?
— Joran affirme que oui.
— Et la dernière partie ?
— Plusieurs fois. Sa voix… Il a essayé de la refaire, mais Hessa lui a dit d’arrêter.
Je posai le doigt sous un groupe de trois sons. Il correspondait à la place vide que j’avais dessinée le matin. Je n’en connaissais toujours pas le sens. Je savais cependant ce qui devait venir après.
Ma bouche forma la terminaison avant que je décide de parler.
Le messager pâlit.
— C’est ça.
Ivar prit la feuille.
— Tu l’as entendu au sanctuaire ?
— Oui. Chez la petite des Rives, puis chez un autre. Pas pareil, mais la fin… la fin était comme elle vient de dire.
Soren regardait la porte, comme si la distance jusqu’au relais pouvait déjà être mesurée.
— Nous envoyons quelqu’un maintenant.
Ivar ne répondit pas. Il avait tourné la feuille vers la lampe et examinait les marques de Joran.
Un son parcourut alors la maison.
Le phénomène ne venait ni du toit ni des murs. À peine un son : plutôt une vibration assez indécise pour que chacun la situe ailleurs. Le messager leva les yeux vers la cheminée. Soren se tourna vers le couloir. Moi, je regardai l’est.
Une vibration basse, sans note précise, passa sous le plancher, puis s’éteignit. Les vitres de la bibliothèque tremblèrent une seule fois. Dans le cabinet, quelque chose de métallique tomba.
Nous sortîmes.
Le froid coupa immédiatement la respiration du messager. La nuit était claire au-dessus de Nareth, mais une bande de brume se tenait entre les arbres du côté du Creux. Elle n’avait rien d’extraordinaire pour l’hiver, sauf qu’elle semblait éclairée par-dessous. Pas une vraie lumière. Une pâleur qui rendait visibles les troncs les plus proches et disparaissait dès qu’on tentait d’en fixer le bord.
Soren fit quelques pas dans la cour.
— Tu vois ça ?
— Oui, dit le messager.
Ivar ne répondit pas.
Je descendis jusqu’au muret qui bordait le replat. La pression sous mon sternum s’accentua. Les fragments des enfants ne devinrent pas des mots français dans ma tête. Ils restaient des sons, mais leur disposition portait quelque chose que je pouvais approcher : dessous, vers l’origine, maintenir, se souvenir. La racine n’était peut-être pas une racine. La profondeur n’était peut-être pas un lieu. Pourtant, toutes les structures pointaient dans la même direction.
Le Creux.
— C’est là, dis-je.
Ivar vint se placer à côté de moi.
Il ne la regardait pas comme une condamnée.
— Oui.
— Depuis quand ?
— Depuis hier après-midi.
Sa mâchoire se contracta.
— Et tu ne m’as rien dit ?
Je tournai la tête vers lui.
— J’ai eu un excellent professeur.
Il reçut la phrase sans protester.
La pâleur sous la brume diminua, puis revint une fois, plus faible. Au loin, la cloche de Nareth sonna un seul coup. Le signal convenu : un enfant s’était réveillé ou Hessa avait obtenu une amélioration. Cela n’annulait rien.
Je n’avais pas franchi cette ligne.
— Je pars au relais avec lui.
— À l’aube, dit Ivar.
— Maintenant.
— Le chemin est gelé et il vient de le monter en courant. À l’aube, il redescend avec nos notes. Nous irons au Creux en même temps.
— Nous ?
— Tous les trois.
Soren regarda la brume.
— Tu étais prêt à ça avant la cloche.
Ivar rentra dans la maison sans répondre.
Il ouvrit la remise, vérifia deux lampes, remplit une petite boîte de mèches et sortit une corde que je ne l’avais pas vu utiliser depuis plusieurs hivers. Il choisit trois couvertures épaisses, une trousse de secours, des pointes pour les bottes et le traîneau léger qui servait d’ordinaire à transporter le bois depuis la pente. Il écarta une corde usée, en prit une autre, revint sur la première pour récupérer les crochets et nota sur un morceau de papier ce qu’il faudrait ajouter au matin : eau chaude, nourriture, pelle, craie, couteau, deux pièces de toile huilée.
La préparation d’Ivar appartenait à quelqu’un qui s’attendait à un danger, pas à une curiosité naturelle.
Soren l’aida malgré sa colère. Je roulai les couvertures, vérifiai les lampes et glissai les copies des phrases dans une pochette étanche. Le messager dormit près du poêle après avoir promis de repartir avec le signalement dès que le jour permettrait de voir le pont.
Avant de fermer la remise, Ivar nous regarda l’un après l’autre.
— Nous restons ensemble. Vous posez le pied où je le pose. Vous ne descendez pas dans une cavité sans corde. Et vous ne touchez aucune structure, quelle que soit l’impression qu’elle vous donne.
— Quelle impression devrait-elle nous donner ? demandai-je.
— Aucune qui mérite qu’on oublie cette règle.
— Qu’est-ce qui s’est produit la dernière fois ?
Ivar baissa la lanterne. La flamme réduisit son visage à des ombres mal placées.
L’endroit ne possédait pas de nom officiel sur nos cartes.
Et il ne répondit pas. Ivar ignorait toujours ce que la pente cachait.