Kuro, vol. 1 — L'éveil de l'empereur
Chapitre 1 — La Nuit de l'Invasion
Michel J. Stash · 2e des 2 chapitres offerts
Ce soir-là, Max déambulait à travers cette immense cavité qui servait de refuge de fortune aux deux tribus antagonistes. Les moustaches pendantes, les poils ternes, les tenues de peau ou de tissu qui se dégradaient, tout semblait indiquer une perte de volonté manifeste de la part des Félinoïdes. Ceux du lac et ceux de la sylve n'avaient même plus la force de s'insulter à voix haute, se contentant de feulements haineux. Après deux semaines, le jeune homme se rendait compte qu'il avait gardé son armure de cuir. Il esquiva le regard des hommes tendus, des mères et des enfants désespérés, pour aller s'asseoir à l'entrée de la grotte et profiter du soleil couchant. De la fumée sortait de la cavité, fumée venant de l'eau que l'on faisait bouillir ou des derniers morceaux de viande que l'on préparait.
Max sourit et suivit un sentier sinueux. Malgré la distance, l'odeur ne s'estompait guère, mais devenait plus terreuse. Le jeune homme comprit alors que l'odeur de viande ne venait pas de la grotte, mais du bosquet entourant le torrent plus bas. Vif et discret, il courut sur quatre pattes pour ensuite se cacher dans un arbuste. Il observa scrupuleusement les lieux à la recherche d'éventuels envahisseurs.
La rive était vide, calme ; une énorme masse gisait non loin de l'eau. Le Félinoïde vit un filet écarlate couler dans le cours d'eau. Il sortit de sa cachette en tâtant les poches de son bas en cuir, pour se rendre compte qu'il était totalement désarmé. Constatant le calme plat, il avança jusqu'à ce qui se trouvait près de l'eau. Des zébrures noires, une fourrure rouge, trois paires d'yeux et des ailes noires sans plumes, une longueur d'au moins vingt mètres pour une hauteur d'environ six : il ne pouvait s'agir que d'un tigre. Tout en s'approchant, Max reconnut la créature, mais cet animal ne se laissait pas mourir à côté de l'eau. Tatillon et anxieux, il décida d'inspecter le corps de la bête. Le fauve était certainement mort sur le coup, tué par surprise. En effet, sa seule blessure était un trou rond et net au niveau du cœur. Max reconnut à la plaie les armes des envahisseurs : seuls ces bâtons crachant le feu étaient capables de cette prouesse.
— Ils sont tout proches, mais je ne sens pas leurs odeurs, c'est étrange. Se seraient-ils tirés ?
C'est en donnant nonchalamment un coup de pied dans un rocher que Max vit d'innombrables traces de semelles dans la terre. Elles disparaissaient subitement, même si lui remarqua un étrange détail : toutes ces empreintes convergeaient vers l'endroit où plusieurs arbres avaient été comme écrasés. C'est alors que le jeune homme se hâta de revenir au repaire. Il courut aussi vite que le permettait son corps. Le projet des envahisseurs était clair : ils voulaient repérer puis assaillir leurs refuges de fortune par la voie des airs. Une fois à l'intérieur de la grotte, le jeune homme zigzagua du mieux qu'il put entre ses divers semblables. Il esquiva une vieille dame au pelage tricolore, un frère et une sœur au pelage blanc tacheté de gris, ainsi qu'une jeune femme au pelage noir. Élancée et vêtue d'une armure de fer, elle fixait Max de ses grands yeux jaunes, et il fit l'erreur de se laisser déconcentrer. Il ne vit pas l'homme devant lui et le percuta de face. Les deux Félinoïdes se retrouvèrent l'un devant l'autre, assis par terre. Une voix masculine correspondant à un âge mûr réprimanda alors sévèrement le jeune imprudent.
— Je sais que nous sommes serrés, mais regarde où tu vas !
Tout en se relevant, Max s'apprêtait à présenter de sincères excuses à l'homme qu'il venait de bousculer lorsqu'il reconnut le roi de la « Tribu de la Sylve », ennemie jurée de son propre clan. Le dirigeant se leva à son tour. Debout, il surpassait d'au moins deux têtes le jeune homme, sans compter la largeur de ses épaules.
Il portait une cotte de mailles argentée et un pantalon assorti. Le Félinoïde anthracite n'avait plus que son oreille droite, et une balafre rouge lui barrait le visage jusqu'à la truffe. Mais ce qui terrifiait Max n'était pas ce physique de guerrier vétéran : c'était son regard. Les iris céruléens de l'homme le fixaient avec un savant mélange de mépris et d'envie de meurtre. Ignorant la terreur que lui inspirait le colosse face à lui, le membre de la « Tribu du Grand Lac » ne prit pas de gants en s'adressant à cet illustre personnage.
— Roi Axor, je suis désolé. Je sais que nos tribus n'ont jamais été en bons termes, mais on n'a pas le temps pour ces conneries ! Les lézards nous ont trouvés ! J'ai vu un cadavre de tigre tué par leurs étranges bâtons qui crachent le feu. Ils ont disparu, mais je pense qu'ils vont attaquer par les airs ! Leurs empreintes disparaissent au niveau du torrent !
— Tu me prends pour un abruti, sale gosse du lac ? Ça n'existe pas, les bateaux qui volent ! J'ignore d'où viennent ces types, mais sûrement pas des étoiles !
Max sentait les regards des autres natifs autour, mais surtout, il entendait les murmures et les moqueries. Au mieux on riait de son immaturité, au pire on dissertait sur sa folie. Le jeune Félinoïde ne savait pas comment convaincre son interlocuteur. Il savait qu'il avait raison : il était le seul à avoir vu un bateau de fer volant à la fin de la première attaque. Si son propre clan le raillait déjà, lui l'orphelin sauvageon, jamais il ne pourrait convaincre la tribu ennemie. Max défiait Axor du regard, restant inflexible malgré tout ce mépris. Le roi n'appréciait pas d'être défié par un adolescent immature et retenait son poing. Alors qu'il s'apprêtait à frapper, retentit la voix d'une jeune femme.
— Stop, papa ! Moi, je le crois, même si ça paraît complètement fou ! Tu as vu comment il flippe, non ? Il est terrorisé par ta présence, mais il a encore plus peur de ce qu'il y a dehors ! Ça ne peut pas être pour rien !
— Nana ! Toi, la princesse, tu prends la défense de ce gueux, ennemi en plus !
— FELINA, pas Nana !
Max se retourna vers la fille d'Axor et reconnut la demoiselle au pelage noir et aux yeux jaunes. En vérité, quand on voyait son armure, son énorme épée à la lame gravée et sa posture, son statut de princesse sautait aux yeux. Le visage de Max afficha alors un sourire béat de soulagement. Quelqu'un le croyait, mais cette personne interprétait assez mal sa réaction.
— Je ne sais pas ce que tu t'imagines, mais tu ne m'intéresses pas du tout : je hais les poils longs et ce genre d'attitude mièvre !
— La fille est aussi désagréable que le père, mais je m'en fous. Je voulais juste que tu me croies. Tu as un plan ?
Voyant sa chair et son sang s'allier avec un gueux ennemi, Axor rougit de colère jusqu'à ce que cela affecte son pelage. Il s'apprêtait à faire preuve d'autorité lorsque le plafond de la grotte commença à trembler. Ce n'était pas une simple secousse : d'autres suivirent et provoquèrent des fissures dans la roche. Le roi fut le premier à sentir des éboulis sur son épaule. Plusieurs tirs transpercèrent alors la roche. Le torse d'Axor fut criblé de tirs laser, transformant son étoffe grise en linge écarlate. Suivirent alors d'autres rayons massifs qui trouèrent le plafond rocheux et désintégrèrent nombre de réfugiés de tout âge. Chagrinée et paniquée, Felina se rua sur son père pour lui maintenir le dos. Elle commença à pleurer à chaudes larmes.
— Papa ! Tiens le choc ! On a besoin de toi !
— Nana, survis et protège le clan.
— Oh ! intervint Max, on n'a pas le temps pour ça, on vient de se faire repérer !
— Il a raison, souffla Axor avec sa dernière étincelle de vie. Laisse-moi ici. J'ai perdu une épouse, je ne veux pas que tu meures également !
— Papa !
Sans pitié, Max poussa violemment Felina, qui lâcha le corps inanimé de son géniteur. Ainsi, ils esquivèrent un énorme rayon lumineux destiné à les anéantir. Les deux jeunes Félinoïdes voyaient le chaos et la mort autour d'eux. Les vieillards et les enfants se faisaient aisément blesser ou tuer. Les mères de famille cherchaient une issue. Depuis leur perchoir, les Eptiles en armure grise souriaient et ricanaient, équipés de leurs étranges armes de tailles différentes projetant des boules explosives. Plusieurs spadassins en armure d'or commandaient les divers bataillons. De plus, à travers les trous causés par l'attaque, les deux clans constatèrent de leurs yeux la véracité des propos de Max concernant des bateaux volants. Même si le terme de bateau ne convenait guère, il s'agissait d'étranges véhicules volants munis eux aussi de « bâtons crachant du feu ». De tailles différentes, ils ressemblaient soit à des têtes de lézard, soit à des triangles semblables à la pointe d'une lance. Un des bretteurs eptiles leva son arme. Comprenant le signe, les tireurs pointèrent leurs armes vers la foule paniquée.
— Cibles en joue ! Feu ! hurla le bretteur en pointant son sabre vers le bas.
Les tirs partirent dans toutes les directions, n'épargnant personne : des femmes, des enfants et même des nourrissons avaient le corps ou la tête transpercés. Certains agonisaient sur le sol en se vidant de leur sang. Désespérée, Felina était à genoux, en larmes face à ce carnage. Elle regardait le sol fumant à côté d'elle. La princesse était aussi triste que perdue : elle ne pouvait tenir aucune promesse. Max s'approcha d'elle et la gifla violemment avant de la lever par le col de son plastron.
— Écoute-moi, Nana ! Tu dois te reprendre et secourir le plus de gens possible ; ordonne-leur de fuir à travers les galeries.
— Non, je ne veux plus me battre, ça n'a rien à voir avec nos rixes. Ces monstres ont des armes presque divines et nous anéantissent sans sommation. Si tu veux commander, fais-le toi.
— Abrutie ! Ils ne m'écouteront jamais, je ne suis qu'un orphelin, mais toi, si ! Tu es une princesse guerrière !
— Et toi, alors, tu vas faire quoi ?
— Me battre. Je pense pouvoir attirer leur attention au moins un moment.
— Tu as fait tout ça tout seul ?
Max fit « oui » de la tête, franc et plein de confiance. Il avait l'air fiable. Pourtant, Max avait plus que ces traits. En ces temps troublés et sanglants, une jeune fille tout juste sortie de l'adolescence pouvait les distinguer chez un homme. Le membre du « Grand Lac » n'agissait pas que par altruisme : un terrifiant sourire carnassier traversait son visage. Il tremblait d'envie de se battre. Elle le regarda foncer, s'armer et commencer à escalader la paroi. Elle ravala son chagrin, essuya ses larmes, puis prit la parole d'une voix forte pleine de conviction.
— Tribu de la Sylve, tribu du Lac ! Suivez-moi et écoutez-moi, nous avons l'avantage dans cette montagne. Nous allons les bloquer à l'extérieur ! Je suis Felina, fille d'Axor. Amis et anciens ennemis, obéissez-moi. Enterrons la hache de guerre et survivons ensemble !
Pendant la courte tirade de la princesse, les tirs sur la foule avaient cessé et les cris des ennemis retentirent comme s'ils étaient en train de tomber. Plus exactement, ils étaient dirigés vers l'assaillant extérieur. Felina était intriguée, mais devait s'occuper de son peuple avant de s'intéresser à ce qui se passait là-haut. Max venait de monter ; il portait deux épées dans le dos et avait revêtu une armure de cuir. Il était encerclé par environ trois cents hommes lézards sur un flanc rocheux cabossé comme s'il y avait eu une explosion. Parmi la troupe d'envahisseurs se trouvaient trois épéistes gradés : un bleu, un vert cornu aux yeux globuleux, ainsi qu'un plus jeune, rouge à collerette. Le benjamin du trio vociféra ses ordres d'après ce qu'il venait de voir.
— Restons prudents, ce type a détruit une paroi de pierres à mains nues et fait tomber tout un corps de tireurs.
— Ta gueule ! lui rétorqua le vert. N'écoutez pas ce petit con, la pierre n'était juste pas assez solide pour tout ce poids ! Il est tout seul ! Tuez-le !
Les tireurs s'exécutèrent et leurs armes crachèrent une énorme salve de munitions. Toutes touchèrent le sol, mais Max avait déjà disparu. Les officiers et leurs subordonnés le cherchaient du regard. Le premier à le trouver fut le sabreur vert ; il n'avait même pas eu le temps de dégainer sa lame. Le jeune Félinoïde avait transpercé son cœur à mains nues et le levait à quelques mètres du sol. Terrifié, l'Eptile bleu commença à s'éloigner, contrairement à son cadet rouge, qui hurla avec courage.
— Tirez à volonté ! Ne vous préoccupez pas de moi. Tuez-le !
— Hé ben, rétorqua Max, au moins toi, tu as des tripes, pas comme l'autre enfoiré !
Les tireurs visèrent le jeune guerrier et tirèrent de concert. Max propulsa l'adversaire avec toute sa force, l'éloignant de la zone de tir, puis il s'élança sur le fuyard bleu, l'égorgeant avec son arme au moment où il atterrissait sur le sol. Pensant l'avoir coincé, un autre bataillon l'encerclait. Plutôt que de tirer, cinq soldats en armures rouges sortirent gourdins et lames pour attaquer par-derrière. Cependant, le jeune guerrier eut le temps de sortir sa seconde lame et d'asséner plusieurs coups circulaires, décapitant ou amputant ses adversaires. Max était entouré d'ennemis, mais, fort heureusement, les étranges machines volantes ne tirèrent pas. Sans doute craignaient-elles de s'en prendre aux soldats alliés. Cet état de fait permettait à Max de se concentrer sur son combat sans penser aux conséquences. Il s'était jeté dans la mêlée et chacun de ses coups tuait ou amputait un ennemi. Il parvint même à pourfendre l'officier en charge de ce nouveau régiment. Alors qu'il assénait un coup de pied à un ennemi, une épée manqua de lui transpercer la gorge. Le Félinoïde esquiva d'un vif pas latéral ; la lame frôla sa joue, lui sectionnant quelques poils et laissant une entaille écarlate au passage. Le jeune officier rouge se tenait face à lui, armé d'une rapière dans une main et de ces étranges armes cracheuses de lumière dans l'autre.
Les deux hommes n'avaient guère besoin de mots : tous deux voulaient la tête de l'autre. À peu près du même âge, la même fougue et le même type de motivation se lisaient sur leur visage. L'un comme l'autre se battait pour son peuple, persuadé d'être du côté de la justice. L'Eptile entama les hostilités en tirant plusieurs fois sur Max, qui esquiva habilement en faisant des mouvements très félins. Les munitions blessèrent et tuèrent plusieurs hommes lézards. Les deux épéistes foncèrent l'un sur l'autre. Leurs lames s'entrechoquèrent à plusieurs reprises dans un fracas métallique, jusqu'à se retrouver plaquées l'une contre l'autre. L'un comme l'autre était étonné par la qualité du sabre adverse, mais surtout par les talents de son manieur. Bloqués ainsi, les bretteurs étaient face à face, très proches.
Le Félinoïde blanc affichait un sourire de façade face à un ennemi au faciès nerveux, ennemi qui hurla ses consignes à ses subordonnés.
— Ne vous approchez pas de lui, il vous tuerait ! Laissez-le-moi !
— Chapeau, tu as un certain courage, rétorqua Max sarcastiquement. Mais nous sommes du même âge et de force égale, ça risque de s'éterniser, non ?
— N'en sois pas si sûr !
Tout en prononçant ces paroles, l'Eptile encastra son genou dans les côtes de Max, qui mit un genou à terre tout en crachant un filet de sang. Son opposant venait de lui briser quelques côtes et s'apprêtait à le décapiter sans pitié. Contrairement à ce qu'anticipait l'officier, le Félinoïde ne craignait pas la mort. L'éclat dans ses yeux ne périssait pas. Comment pouvait-il en être autrement face à un homme qui défiait une armée à lui seul ? Alors que Max était résolu à accepter son sort, son potentiel bourreau fut transpercé de part en part par un énorme trident de fer. L'armure et le buste troués, il s'effondra sur le sol, libérant des litres d'hémoglobine. Ses yeux grands ouverts et ses expressions figées témoignaient d'un décès instantané, sans avoir le temps de ressentir la douleur. Le meurtrier ricanait sans chercher à se dissimuler. En effet, il se tenait debout en haut d'une crête rocheuse. Son sauveur portait une armure de bronze à l'aspect rappelant celle de Felina. Lui aussi était Félinoïde, comme l'attestaient son pelage roux tigré, ses moustaches et sa truffe. Ses yeux et son sourire témoignaient d'une réelle malice et d'un plaisir presque sadique face à la mort. Grand et musclé, il usait de ses énormes tridents accrochés dans son dos comme d'armes de jet, en plus d'avoir deux grandes épées à la ceinture. En regardant bien l'assassin, Max et ses ennemis à écailles constatèrent que ce qu'ils avaient pris pour un rocher était en réalité un amas informe composé de cadavres et de grandes lamelles de fer. Affolé, un soldat eptile laissa sa panique prendre le dessus.
— Non, ce type a détruit un vaisseau spatial !
— Ce type a un nom : je suis Taye, le banni du clan Alpin !
— Je te connais de réputation ! hurla Max. Tu es le parricide régicide taré qu'on a viré malgré son talent !
— Je t'emmerde, le sans-grade pouilleux ! Je viens de te sauver la vie !
— Ils ne sont que deux barbares ! Tuez-les !
Sans attendre, les Eptiles passèrent à l'attaque, tentant de submerger les deux natifs au corps à corps. Bien qu'il eût les côtes cassées, Max se releva. Il esquiva une hache et une épée, puis porta un uppercut qui broya littéralement un crâne. Son épée faisait voler têtes et bras. Profitant du désarroi du bretteur pelucheux, les Eptiles éloignés sortirent leurs armes étranges pour viser le Félinoïde blanc.
Le jeune guerrier vit qu'il était visé. Il se baissa, s'empara des mêmes armes sur un cadavre et appuya à toute vitesse sur les gâchettes. Les envahisseurs étaient si surpris de voir un barbare utiliser leur équipement qu'ils furent stupéfaits une seconde. Pour Max et Taye, une seconde d'inaction était une parfaite occasion de frapper. Les deux spadassins bondirent au milieu des tireurs et sectionnèrent des nuques et des épaules. Ils ne cherchaient pas spécialement à tirer, mais plutôt à neutraliser les intrus qui se défendaient comme ils le pouvaient. Dos à dos, les deux hommes s'attendaient à un assaut massif de la part des Eptiles restants, qui s'étaient tous éloignés. Taye n'hésita pas à se moquer de la pusillanimité des envahisseurs.
— Vous vous barrez, mais on va venir vous chercher.
— Taye ! lui hurla Max en regardant le ciel. Il faut qu'on se casse !
L'orphelin du clan du Grand Lac avait vu juste. Un véhicule volant vert en forme de tête reptilienne pointait son énorme canon buccal droit sur les deux barbares. Sans le prévenir, Max attrapa Taye par la ceinture et le jeta plusieurs dizaines de mètres plus loin avant de partir en courant. Le Félinoïde roux s'apprêtait à hurler de rage lorsqu'il vit l'énorme tube de fer vomir un rayon lumineux. Le projectile troua la montagne et son impact créa un mini-cratère. Le jeune homme, dont la fourrure ressemblait à de la laine angora, se moqua de son compagnon de fortune.
— J'ai payé ma dette. Maintenant, c'est chacun pour soi !
— Mais tu es pire que moi, mon gars !
Les deux hommes échangèrent un sourire narquois avant de voir que trois véhicules triangulaires les visaient désormais. Cette fois, les chances d'échapper à la mort étaient bien moindres. Max et Taye partirent chacun dans une direction différente. Même ainsi, ils voyaient mal comment ne pas être happés par ces faisceaux destructeurs. Alors que les vaisseaux allaient tirer, tous furent percutés par un énorme rocher. Au contact de la pierre, le premier explosa, le second alla s'encastrer dans le sol plus bas avant d'exploser à son tour, et le dernier se contenta de perdre en altitude. Taye soupira avec arrogance, contrairement à Max, dont le visage s'illumina lorsqu'il reconnut celle qui venait de les sauver. Felina était en haut d'un ravin, à côté d'un tas d'énormes pierres. Le regard dur et l'expression crispée de son visage dévoilaient un mélange de rage et de désir de protéger. Le Félinoïde blanc alpagua la jeune femme d'un ton bienveillant et reconnaissant.
— Merci, princesse, tu nous as sauvés ! Et nos clans ?
— C'est bon ! Nos soldats les protègent et j'ai bouché les galeries avec des pierres, de manière à ce que même les monstres de fer ne puissent pas les détruire.
— La fille ! lui vociféra Taye. Cause moins et regarde devant toi !
— Ah ouais ?
Le vaisseau branlant se tenait face à la demoiselle au poil noir de jais et s'apprêtait à tirer avec son canon dorsal. Loin de s'inquiéter, la jeune femme souriait. Elle sauta vers la machine géante tout en dégainant la hache à deux mains qu'une sangle maintenait dans son dos. Avec son arme tranchante, elle traversa le navire de fer volant, dont la destruction provoqua une énorme déflagration qui laissa les deux garçons sans voix. Le roi Axor aurait été fier de sa rejetonne. Felina tomba à côté du duo. Max se hâta alors de l'interroger.
— Tu as vu l'intérieur de ces bateaux volants ?
— Non, pas le temps, à vrai dire.
— Les tourtereaux, lança Taye, plus tard, vos petites histoires, on se bat !
— Beurk, rétorqua Max, non merci !
— Tuez-les ! hurla alors un officier eptile qui agitait son sabre, debout sur un vaisseau en forme de tête. Soyez prêts au sacrifice ultime pour notre Empire ! Nous abattrons ces trois barbares !
Les troupes eptiles galvanisées hurlèrent un « hourra » tout en se ruant vers les trois jeunes guerriers. Aucun membre de ce trio improvisé n'était terrifié, bien au contraire : chacun savait qu'il n'était pas seul dans cette bataille. Cette simple pensée suffisait à les motiver à tout donner. Même s'ils ne se connaissaient guère, leur union face à cet ennemi commun leur permettait d'outrepasser des décennies de conflits menés par leurs aïeux. Felina fut la première à ouvrir les hostilités en imitant ses ennemis. Avant même un tir ennemi, son bras transperça littéralement le poitrail d'un Eptile. Elle le jeta violemment avant de faire tourner son imposante hache. Les envahisseurs étaient pris de vitesse et stupéfaits par la témérité, la vélocité et l'agressivité de la princesse. En quelques instants, elle était déjà au milieu de l'armée ennemie et taillait littéralement en pièces les lézards humanoïdes. La princesse avait été si rapide qu'elle avait laissé sur la touche les deux garçons. Vexé dans son fragile ego masculin, Taye fonça à son tour. Il bondit pour esquiver une salve de tirs, atterrit en écrasant deux crânes, avant d'attraper deux cous qu'il broya à mains nues.
Pris dans leur frénésie meurtrière, ni le jeune homme roux ni la fille d'Axor ne virent qu'ils étaient mis en joue par les troupes ennemies. Max intervint alors et tua les dix tireurs à l'aide de ses lames. Il s'empara ensuite de deux des étranges armes cracheuses de feu et de lumière, couvertes de sang. Ayant compris leur fonctionnement, il appuya alors à toute vitesse sur la gâchette. Grâce à ses réflexes, les balles fusaient, blessant ou tuant nombre d'assaillants. Le Félinoïde au pelage blanc trouvait ces objets bien plus pratiques que les arcs ou les arbalètes, malgré un manque flagrant d'esthétisme. Plusieurs lanciers fantassins tentèrent de pourfendre le jeune homme dans le dos.
Ils sous-estimaient l'ouïe de leur proie et le bruit de leurs déplacements. Max n'eut qu'à tourner la tête vers l'arrière pour esquiver d'un salto. Il riposta en usant à nouveau des armes qu'il avait dérobées à leurs semblables. Depuis son perchoir, l'officier eptile fulminait. Il brandit son poing en vociférant ses ordres.
— Vaisseaux ! Faites feu sur ces trois sauvages immédiatement !
— Putain de taré ! hurla Felina en décapitant un adversaire insistant. Tu vas buter tes alliés !
— Sauvageonne dégénérée ! Notre race de guerriers est prête à tous les sacrifices pour sa gloire !
— Désolé, chérie, ajouta Taye, mais je n'ai pas l'intention d'être désintégré.
Face à la menace de tirs imminents, Taye traversa la mêlée. Il commença par pousser ses assaillants avant de bondir à toute vitesse. La raison de sa fuite était simple : quatre vaisseaux spatiaux encerclaient le champ de bataille. En plus de celui où l'officier était debout, il y avait deux autres machines triangulaires, et une énorme tête de lézard lévitait derrière. Sans exagérer, on pouvait la qualifier de forteresse volante. Ses dimensions ahurissantes cachaient la lune dans le ciel. Felina et Max sentirent un frisson les traverser. Cette peur était partagée par leurs ennemis, qui savaient que leur supérieur n'hésiterait pas à les sacrifier. La princesse et son allié fortuit se déplaçaient loin de la zone de tir, profitant de la frayeur de leurs adversaires. Alors que les machines mortelles allaient tirer, deux explosèrent. Seul celui qui servait de destrier à l'Eptile en doré fut épargné. En effet, le gradé avait réussi à intercepter le projectile à mains nues. Il tenait à pleines mains le manche du trident. La machine commença à mitrailler le sol, le bruit des canons agrémenté par les railleries de l'homme lézard.
— Crevez ! Bande de sauvages ! Crevez, et après ce sera le tour de vos semblables cachés dans cette montagne !
— Max ! hurla Felina en tentant d'échapper aux tirs, il faut qu'on le descende !
— Ça va être compliqué !
La fille d'Axor regarda Max : son mollet avait été cloué dans la roche par un glaive. Un des sbires de l'officier avait réussi l'exploit d'immobiliser le jeune homme avant de mourir. Le garçon fit signe à la Félinoïde au poil noir de s'en aller. Plus haut, l'Eptile savourait déjà sa victoire. Alors que le jeune homme voyait sa fin arriver, le vaisseau ennemi fut percuté par un nouveau projectile et commença à perdre en altitude. Taye sortit alors par le toit et commença à affronter l'officier. Ses coups de cimeterre furent contenus par le trident et l'épée de son opposant. Sans pitié, il se baissa et lui sectionna les tendons du tibia. Profitant de la détresse de son adversaire déséquilibré, il lui arracha son trident et planta son opposant dans la paroi métallique. Le guerrier à la toison tigrée n'avait pas abandonné ses alliés, conscient que, sans eux, il ne pouvait pas gagner.
Il sauta alors de son perchoir, le laissant aller s'écraser contre la montagne. Les trois Félinoïdes étaient désormais tous côte à côte. Taye prit la parole avec confiance.
— Bon, les troufions autour sont terrifiés. Le seul vrai danger, c'est ce gros machin !
— Ouais, mais Max est blessé et ne peut plus trop se déplacer !
— Non ! Je ne suis pas hors combat !
Max avait profité du carnage causé par le guerrier au pelage roux pour extirper la lame de sa jambe. Il avait ensuite créé un garrot et un bandage à partir d'un bout d'étoffe arrachée à un cadavre encore frais. Il se tenait debout et avait retrouvé la quasi-totalité de ses facultés motrices. Le trio attendait une nouvelle vague d'ennemis et un énorme canon de la part de cette nouvelle machine infernale. Seule une petite plateforme circulaire se détacha de l'immense tête eptile, plateforme qui ne portait qu'un seul individu. Ce nouvel arrivant portait une immense toge écarlate, tel le sang, couvrant l'intégralité de son corps. Ni bras ni jambe n'apparaissaient, lui conférant une apparence quasi fantomatique. D'une stature normale, il avait un épiderme vert et marron rappelant les teintes de l'humus, ainsi que plusieurs cornes réparties de manière irrégulière sur tout le visage. Le disque lévitant se stoppa face au trio. Suite à cette apparition, les Eptiles en armure argentée retrouvèrent espoir et détermination, comme en témoignaient leurs regards de nouveau vifs. Tous s'apprêtaient à se ruer sur ceux qu'ils voyaient comme des sauvages, mais un simple geste de la main de cet homme en rouge suffit à stopper leur fougue. Taye prit un air perplexe avant de commenter avec frivolité ce nouvel arrivant.
— C'est quoi, ce gus en rouge ?
— Je n'en sais rien, répondit Max, mais je suis convaincu qu'il faut faire preuve de prudence. D'un signe de main, il a fait obéir tous les autres.
— Ouais, ajouta Felina, ils tiraient tous une tronche d'enterrement, mais ça a changé en un instant quand ils ont vu ce type.
— Tout à fait, rétorqua l'homme en rouge d'une voix doucereuse. La fille noire, l'homme blanc, vous êtes plutôt malins, mais on ne peut pas en dire autant de votre ami roux, qui m'a l'air plus limité.
— Le limité va t'éclater fissa !
— Attends ! ordonna Max. Si on fonce dans le tas, on va crever. J'ai un mauvais pressentiment.
— Partagé, affirma la Félinoïde au pelage sombre, mais on doit se débarrasser de lui.
— Venez, mes trois minous ! Tonton Ctracius va bien s'occuper de vous ! Les gars, n'intervenez pas ! Ils sont à moi !
Ce personnage était aussi mystérieux que malsain. Ses yeux brillaient d'un éclat presque lubrique à l'idée de torturer de jeunes autochtones. Les trois jeunes guerriers ressentirent le même malaise, mais ne laissèrent rien paraître. Leur regard intense et leurs tenues en lambeaux leur conféraient un aspect rappelant des vétérans confirmés ayant lutté des jours et des jours. Cependant, ce nouvel ennemi les avait percés à jour au premier contact visuel. Max comme Felina souhaitaient avoir un aperçu des capacités de cet homme étrange. À l'inverse, Taye, stupidement téméraire, courut jusqu'à une pile de macchabées dont il extirpa un cimeterre et une hache. Il bondit ensuite sur l'adversaire, qui n'était absolument pas inquiet de cet assaut. Ctracius esquiva la lame du jeune guerrier, sa hache ainsi qu'un coup de pied haut. Le Félinoïde roux ne se laissa pas intimider et poursuivit ses assauts répétés au corps à corps. Il délaissa ensuite ses armes pour essayer de frapper à mains nues. Lorsque Taye attrapa l'étoffe écarlate couvrant Ctracius, il sentit clairement un bras, bras qui le repoussa brutalement. Solide sur ses appuis, le jeune homme affichait un sourire carnassier et n'hésitait pas à provoquer l'Eptile.
— On ne gagne pas un combat en esquivant. Au prochain coup, je t'éclate le crâne !
— Tout à fait. Et il est temps pour moi d'attaquer !
Felina remarqua une étrange lueur autour de l'homme lézard, comme s'il était entouré d'une sorte de halo lumineux. De plus, elle trouvait étrange l'immobilité de leur opposant après une telle réplique. Max profita de la concentration de Ctracius sur Taye pour attaquer. Il tenta de le pourfendre frontalement, mais l'Eptile esquiva d'un vif pas latéral. Le représentant du « Grand Lac » porta alors un coup de pied retourné que son opposant ne put que parer. Repoussé sur plusieurs mètres, l'envahisseur parvint à rester debout. Max avait percuté quelque chose de dur, de ferreux, qui ne pouvait pas être un bras couvert d'une armure. Hache à la main, la fille d'Axor sauta par-dessus son acolyte pour fondre sur Ctracius afin de lui fendre le crâne. En théorie, rien ne pouvait stopper une attaque aussi véloce que féroce. Cependant, alors qu'elle allait toucher son adversaire, son arme explosa et elle fut repoussée par la déflagration. Une main fumante sortait de l'étoffe écarlate. Les trois autochtones n'avaient jamais vu, ni même entendu parler, d'une capacité pareille.