Inalia
Chapitre 2 — L’instant où tout bascule
Aimélia Elphy · 2e des 3 chapitres offerts
Un froid s’abat sur notre petit groupe, comme une ombre furtive glissant sur le comptoir. Annabelle détourne le regard, gênée.
Je me racle la gorge et tente un sourire forcé.
— Ce n’est rien. Ça fait longtemps maintenant…
Astrid croise les bras, sans un mot.
Annabelle, mal à l’aise, secoue la tête et reprend contenance.
— Je vais vous préparer vos boissons. Sa voix est plus douce, presque réconfortante. Installez-vous, je vous apporte ça.
Sans attendre, je me dirige vers notre table habituelle, le cœur un peu plus lourd qu’à mon arrivée.
Elle est située dans le coin de la bibliothèque, un espace à l’écart du reste du café, entouré d’étagères pleines de livres aux reliures usées. C’est mon refuge. Un coin où je viens seule, où je peux m’évader entre les pages et oublier le reste.
Mais aujourd’hui, c’est impossible d’échapper à la réalité. Une présence s’approche, un pas hésitant, comme si chaque mouvement pesait une tonne.
Christopher.
Son regard se fixe sur moi, déterminé, troublé.
— Bonjour, Ina. Sa voix est plus douce que je ne l’aurais voulu. Il tourne brièvement la tête vers Astrid et Idris. Bonjour, Astrid. Bonjour, Idris.
Puis ses yeux reviennent vers moi avec ce même air penaud.
— Ça fait un moment que j’essaie de te voir, de te parler… Mais j’ai l’impression que tu fais tout pour éviter qu’on se croise.
Mon sourire se fige. Je m’y attendais.
— Bravo, Christopher. Il tique légèrement en entendant son prénom en entier. Tu as tout compris. Maintenant, tu peux passer ton chemin, j’ai rien à te dire.
— Mais Ina, s’il te plaît…
Sa voix tremble légèrement.
— Je dois t’expliquer…
Je lève la main pour l’interrompre, mon regard froid.
— M’expliquer quoi ? Il n’y a rien à expliquer. Oublie-moi. Comme j’ai réussi à t’oublier. Son visage se crispe, et, dans un élan de panique, il hausse légèrement le ton.
— J’y arrive pas, Inalia…
— Pourtant, il faudra.
Annabelle arrive à ce moment précis, posant nos boissons sur la table avec ce timing parfait qui frôle la télépathie.
— Et voilà votre commande.
Elle jette un coup d’œil à Christopher, puis ajoute avec son calme habituel.
— Bonjour, Christopher.
— Bonjour, Annabelle.
Il répond machinalement, son regard aussitôt rivé sur moi.
Puis il se redresse, le regard plus noir. Il recule d’un pas.
— Ina… Que tu le veuilles ou non, on finira par discuter. Le village est petit, on se croisera, tôt ou tard.
Et sans attendre de réponse, il tourne les talons et quitte le café. Je lâche un soupir agacé. Le pire, c’est qu’il a raison. Ce con a toujours eu ce talent pour réapparaître pile au moment où j’avais enfin réussi à l’oublier. Comme une mauvaise blague du destin. Je sors de mes pensées et me rends compte qu’Astrid et Idris me fixent, leurs expressions mêlant inquiétude et interrogation.
— Quoi ? Je fronce les sourcils. Pourquoi vous me regardez comme ça ? Je soupire, secoue la tête, puis force un sourire. C’est bon, tout va bien.
Je prends une gorgée de mon latte, savourant la douceur du miel et de la vanille qui m’apaise instantanément.
— Toujours aussi bon, Annabelle.
Je lève ma tasse en signe d’appréciation.
Elle me sourit, comme si elle savait déjà que je ne voulais pas en parler.
— Merci, Inalia. Je vous laisse, profitez de votre pause.
Nous lui adressons tous un sourire reconnaissant alors qu’elle s’éloigne.
Je pose ma tasse sur la table et croise les bras.
— Bon. Je mets les choses au clair, je ne veux pas en parler. On passe à autre chose.
Idris, toujours fin stratège, attrape la perche au vol.
— Ok.
Il se racle légèrement la gorge, comme s’il s’apprêtait à détourner l’attention.
— Vous avez vu l’affiche en rentrant, sur la porte ?
Astrid et moi échangeons un regard interrogateur.
— Jeudi, le groupe Celtic Ember fait une représentation au The Highland Note.
Il marque une pause, puis me regarde avec un sourire en coin.
— Si je ne me trompe pas… c’est ton groupe de rock écossais préféré, non ?
Mon visage s’illumine malgré moi.
— Sérieux ?!
J’ouvre grand les yeux.
Astrid ricane et s’appuie sur la table.
— Ah, voilà ! On a trouvé le bon sujet pour te faire oublier l’autre abruti.
— Et c’est pas trop tôt, ajoute Idris avec un sourire complice.
Je prends une nouvelle gorgée de mon latte, un sourire naissant aux lèvres.
— Ok. On y va. Pas de discussion possible.
Après un nombre incalculable d’heures d’entraînement, de sermons bien sentis sur mon manque d’implication, quelques piques assassines sur mes kilos en trop, parce que oui, manger c’est quand même la vie, et en ce moment c’est littéralement le seul plaisir qui me reste, et une consommation abusive de café pour tenir debout… nous voilà enfin jeudi. Je laisse échapper un soupir d'épuisement. Après deux jours d'entraînement intensif, on va enfin passer une bonne soirée.
Astrid frappe à la porte de ma chambre… et, comme d’habitude, n’attend même pas ma réponse avant d’entrer.
— Je sais ce que tu penses. Elle se laisse tomber sur mon lit avec un air nonchalant. Et tu sais que tout ça, c’est pour ton bien. Après ce qui s’est passé au café, mes doutes sont confirmés.
— Astrid, ne me gâche pas la soirée. Il n’est plus un danger. Pour moi, c’est du passé, tu le sais. Alors arrête de t’en faire.
— On verra…
Elle me scrute quelques secondes avant d’ajouter :
__ Pour ce que ça vaut, t’es superbe. Le noir te va magiquement bien.
— Merci… mais je ne vais pas te retourner le compliment avec tes tenues clonées. Sérieusement, encore un jean délavé et un t-shirt blanc ? Plus classique, tu meurs.
— C’est confortable.
— Ça, je n’en doute pas.
Contrairement à elle, j’ai opté pour un look à la fois audacieux et confortable, parfait pour l’ambiance électrique du bar à tapas écossais The Highland Note.
J’enfile un perfecto en cuir noir, légèrement ajusté. En dessous, un top moulant à col en V, ses fines bretelles et ses manches trois-quarts tombantes apportent juste ce qu’il faut d’élégance désinvolte. Avec ça, un jean noir taille haute, légèrement déchiré aux genoux, pour une pointe de nonchalance maîtrisée. À mes pieds, des bottines en cuir à talons de cinq centimètres. Parce que soyons honnêtes, avec les deux zigotos qui m’accompagnent, mes 1m62 ont besoin d’un petit coup de pouce. Mais on reste raisonnable, le but, c’est de profiter de la soirée, pas de finir en martyre des chevilles. J’ai déjà assez mal partout avec l’entraînement.
Côté accessoires, je fais simple, une fine chaîne d’argent. Au bout, un pendentif en forme de lune, et au creux de ce croissant argenté, deux pierres enchevêtrées, inséparables. Un cadeau de mes parents pour mon baptême, il ne me quitte jamais.
Mes cheveux qui tombent juste sur mes épaules, ondulent naturellement. Côté maquillage, rien de trop chargé, un trait de liner pour souligner mon regard, déjà bien assez original comme ça, un peu de blush, et c’est tout.
Un dernier regard dans le miroir. Un sourire en coin.
— Je suis prête. On peut y aller.
Astrid se lève avec un air espiègle et me fait une sorte de révérence exagérée. Je plisse les yeux, elle se fout de moi, c’est sûr.
— Ma reine, après vous.
Je confirme, elle se fout de moi.
La nuit est douce, presque complice. L’air sent l’été, les lampadaires jettent une lumière ambrée sur le trottoir, comme une invitation tranquille à lâcher prise. J’entends déjà la musique qui filtre depuis la rue, ce rythme qui pulse doucement dans ma poitrine alors qu’on approche du Highland Note. Rien qu’à ce son, je sens l’excitation monter. The Highland Note. Mon refuge sonore. Mon terrain de jeu. Mon exutoire. Ce n’est pas juste un pub, c’est LE pub. L’endroit où je me sens… moi.
Un parfait mélange entre charme brut et chaleur écossaise. Dès qu’on arrive devant, je reconnais l’enseigne en bois, sculptée à la main, les lettres dorées du nom du bar légèrement ternies, comme si elles portaient en elles chaque nuit gravée ici.
Les grandes fenêtres bordées de fer forgé laissent passer une lumière dorée, douce, presque intime. Autour de la façade en pierre sombre, les guirlandes suspendues projettent des halos flous qui dansent sur les pavés. Et juste là, au bord du trottoir, quelques tonneaux de bois détournés en tables accueillent déjà les habitués, ceux qui préfèrent trinquer dehors, sous les étoiles.
Ça faisait longtemps que je n’étais pas venue. Sans Idris et Astrid, ce lieu n’a pas la même saveur. Je souris. Mais ce soir, c’est notre soirée. Et j’ai bien l’intention d’en profiter.
— Ça m’avait manqué de passer du temps avec vous.
Ils me prennent tous les deux par les épaules, bras dessus, bras dessous, et ensemble, on pousse la porte en bois massif, gravée de motifs celtes.
Un souffle d’ailleurs nous enveloppe aussitôt. Un fragment d’Écosse niché au cœur de la ville.
À l’intérieur, la chaleur nous accueille comme une vieille amie. Un décor digne des pubs écossais traditionnels nous entoure, et le drapeau écossais flotte fièrement au-dessus des flammes dansantes de la grande cheminée de pierre. Sous les poutres massives, des lanternes en fer forgé diffusent une lumière ambrée, projetant des ombres mouvantes sur les murs couverts de tartans, d’horloges anciennes et de paysages brumeux.
L’odeur du bois ciré se mêle à celle des épices et du whisky, créant une ambiance enivrante, presque magique.
Un peu plus loin, le comptoir incurvé trône. Derrière, les bouteilles s’alignent en une véritable fresque lumineuse. Les tabourets hauts en bois sculpté, recouverts de cuir émeraude, invitent à s’attarder, à discuter, à refaire le monde autour d’un verre. Ici, le temps suspend son vol. Plus de stress, plus de passé. Juste l’instant. Et la certitude que la nuit ne fait que commencer.
Idris me lâche, son éternel sourire aux lèvres.
— J’ai appelé pour réserver notre table. Va t’installer, avec Astrid, on s’occupe des boissons et des tapas.
— Vous êtes sûrs ? Je peux vous aider…
— Va t’asseoir. Et profite.
Je ne me fais pas prier. Je traverse la première salle, puis la seconde. Notre coin préféré m’attend. Un espace un peu à l’écart, tranquille mais avec une vue parfaite sur la scène. Je me laisse tomber sur la banquette, déjà portée par l’ambiance familière du Highland Note.
— Ina, mon amour ! Te voilà enfin ! Je t’attendais… Je savais que tu viendrais. C’est ton groupe préféré, non ?
Cette voix. Je lève les yeux, déjà tendue. Christopher. Je fronce les sourcils, prise de court.
— Christopher ? Mon ton est plus sec que prévu. Qu’est-ce que tu fais là ?
Un frisson me parcourt sans prévenir. Mon regard glisse autour de moi, en alerte. Comme si mon instinct cherchait quelque chose que mon esprit n’a pas encore identifié. La chair de poule s’installe sur mes bras.
Il sourit, ce sourire que je déteste. Celui qui masque toujours une arrière-pensée.
— Si tu cherches tes amis, ils sont occupés. On a un peu de temps pour discuter.
— Je ne les cherche pas. Et surtout, je n’ai aucune envie de parler avec toi.
— Juste écoute-moi… Tu me manques, Ina. Je réalise tout ce que j’ai gâché. Je suis désolé. Donne-moi une autre chance.
Un rire m’échappe. Court. Sec. Froid.
— Je te manque ? Tu crois qu’un "désolé" va effacer ce que tu as fait ? Je le fixe, glaciale. Tu crois vraiment que les choses vont redevenir comme avant ?
Il ouvre la bouche, trop tard.
— Il n’y a plus de passé. Il n’y a pas de présent. Et il n’y aura jamais de futur.
Je me lève. Mon regard ne vacille pas.
— Adieu, Christopher.
Mais il me rattrape, m’empoigne violemment le bras et me plaque contre le mur.
— Christopher, arrête immédiatement !
Un souffle puissant balaie la pièce, soulevant mes cheveux dans une brise presque irréelle. Un frisson remonte ma nuque, aussi brutal que familier. Avant même que je comprenne ce qui se passe, Christopher est projeté en arrière avec une force inouïe, son corps heurtant le sol plusieurs mètres plus loin. Devant moi, une présence. Écrasante. Magnétique... Brûlante.
Un homme s’est interposé. Son dos large forme une barrière entre moi et Christopher. Il est grand, imposant, chaque muscle tendu comme prêt à frapper. L’air autour de lui crépite, chargé d’une énergie invisible, presque électrique, comme si la tempête retenait encore son souffle.
Sa voix tombe. Grave. Vibrante. Empreinte d’une colère retenue, d’un feu sourd, d’une menace murmurée plus que criée.
— Si tu la touches encore une seule fois… je jure que ce sera la dernière chose que tu feras. Ce n’est pas une menace. C’est une certitude. Mon cœur cogne dans ma poitrine. Pas seulement à cause de la peur. À cause de lui.
Il se tourne vers moi, et son regard me cloue sur place. Un ambre incandescent, intense, comme une flamme qui danse dans l’ombre vacillante de la pièce. Ses yeux me voient. Pas en surface. Pas comme les autres. Jusqu’au fond. Jusqu’au vrai.
Sa chevelure châtain doré, attachée en une queue de cheval lâche, laisse s’échapper quelques mèches rebelles. Elles effleurent son visage, un visage aux traits ciselés, couleur de sable doré, comme s’il avait été façonné par la lumière elle-même. Chaque nuance semble capter la moindre lueur.
Des cicatrices fines marquent la peau sous ses yeux. Elles ne l’enlaidissent pas. Au contraire. Elles racontent quelque chose. Une histoire que j’aimerais comprendre.
C'est la puissance contenue. Un feu tenu en laisse. Un danger maîtrisé.
Et pourtant… dans cet instant suspendu… il ne me voit que moi. J’incline légèrement la tête, troublée. Comme une question silencieuse que je ne m’explique même pas.
Et ses lèvres… Mon dieu. Ses lèvres. Une frontière entre la force et la tentation. Elles ont le goût du risque. Du désir. Du vertige. Un frisson me traverse rien qu’à l’idée qu’elles puissent toucher ma peau… murmurer mon nom ou...
INA. INA. INA. Reprends-toi.
Astrid surgit dans mon champ de vision, s’agenouille à côté de Christopher. Mon regard la suit.
— Ina, ça va ?
Son regard glisse aussitôt vers Christopher, étendu au sol. Elle se penche sur lui et souffle, mi-exaspérée, mi-soulagée.
— L’abruti est toujours en vie.
Je hoche la tête, encore secouée.
— Ouais… Ouais, tout va bien.
Enfin… presque. Mon cœur bat encore bien trop vite. Je relève les yeux, le cherche. Mais… Merde. Où est-il passé ? Je balaie le coin du regard, entre les clients. Me dresse sur la pointe des pieds. Rien. Rien que l’écho brûlant de son regard.
Une bouffée d’adrénaline me traverse. Sans réfléchir, je me mets en marche vers la sortie.
Je n’ai fait que quelques pas quand Idris surgit devant moi, les sourcils froncés, l’inquiétude dans les yeux.
— Qu’est-ce qui s’est passé, Ina ?
Bonne question. Quelle vérité est racontable ?
Je me pince les lèvres, puis lâche simplement.
— Disons qu’il a fait ce qu’il n’aurait pas dû faire. Pas le temps d’expliquer plus. Je reviens. Sans attendre, je file vers la sortie. Dehors, la rue grouille de monde. Je me glisse dans la foule, bouscule des épaules, des bras. Mon regard cherche. Scrute. Espère. Il était là. Il n’a pas pu disparaître. Je presse le pas, haletante, comme poussée par une urgence viscérale. Je dois le retrouver.
— Tu ne peux pas y aller.
Sa voix est ferme, mais son regard brille d’inquiétude.
— Tu sais que c’est risqué, autant pour toi que pour elle.
— Il faut que j’y aille. Je serre les poings, le regard rivé au sol, la mâchoire crispée. Je le sens. Elle a besoin de moi. Il se passe quelque chose, là-bas…
— Tu sais que le temple a été détruit. Elle croise les bras, un voile de tristesse assombrissant son expression. Il n’existe qu’un seul moyen d’y accéder… et tu sais le prix à payer.
— Mère…
Je relève la tête, les yeux brûlants d’une intensité contenue.
— J’ai un lien particulier avec ce serment. Il y a presque cent ans qu’elle est partie, et vingt ans que je supporte cette douleur… Si tu sentais qu’il était en danger… que ferais-tu ?
Un silence s’installe. Elle détourne légèrement le regard, les lèvres pincées, puis soupire profondément.
— Je sais, mon fils…
Sa voix se brise légèrement, mais elle se reprend aussitôt.
— Je te comprends bien plus que tu ne l’imagines. Mais je suis assez lucide pour voir les risques. Et ce que ça te coûtera. Je ne veux pas te perdre.
— Je sais.
Je passe une main nerveuse dans mes cheveux, le regard hanté.
— Mais ça fait des années que je ressens sa peine, sa détresse, sa douleur… et ça me ronge. Tu le sais.
Elle ferme les yeux un instant, comme si elle cherchait une dernière fois un argument, une alternative. Puis, résignée, elle me fixe avec une gravité poignante.
— Crois-moi, je sais parfaitement ce que tu ressens et je sais que quoi que je dise, tu ne changeras pas d’avis, n’est-ce pas ?
Je redresse les épaules, mon regard ne vacille pas.
— Non. Ma décision est déjà prise.
Me voilà en route pour rencontrer le Mage Primordial, le seul capable d’ouvrir ce portail. La forêt s’étire à perte de vue, noyée dans une brume épaisse qui semble danser autour des troncs tordus. Et là, au milieu de nulle part… une cabane.
Elle n’était pas là avant. Son bois sombre suinte d’humidité, son toit ploie sous le poids des années. Derrière la seule fenêtre, une faible lueur vacille, projetant des ombres mouvantes tout autour. Tout ici semble suspendu. Figé dans une attente silencieuse.
La porte s’ouvre avant même que je ne frappe.
Un homme d’une soixantaine d’années apparaît, sa longue barbe blanche se fondant dans le tissu de sa toge fatiguée. Son regard perçant, presque amusé, m’accroche immédiatement.
— Bonjour. Ça fait longtemps que je t’attends… Je n’aurais pas pensé que tu tiendrais aussi longtemps. Rentre. Mettons-nous au travail.
Je fronce les sourcils.
— Pardon ?
Il ne prend même pas la peine de s’expliquer.
— Peu de gens savent où elle se trouve. Et ça doit rester ainsi.
Il marque une pause, son regard se fait plus grave.
— Le temple est détruit. Tu sais ce que ça implique pour accéder au portail.
Je me fige, mais réponds d'une voix claire.
— Oui. Pas besoin de préciser.
Je serre les poings.
— Je suis prêt. Mais… Elle ne peut pas rester là-bas ?
Il me fixe, un éclat de tristesse dans les yeux.
— Si ce n’est pas toi… ce sera elle qui la retrouvera.
— Mais l’amener où ?
— Là où tout a commencé…
Sa voix résonne à peine dans le silence oppressant. Il se tourne lentement vers la cheminée, le regard perdu dans les flammes.
— Il faut y aller. On a déjà perdu assez de temps.
Et soudain, tout s’efface. La cheminée, la maison, la forêt… Ce n’étaient qu’illusions. Le décor se dissout en volutes d’ombre et de lumière, révélant une forêt dense dont les arbres noueux forment un sentier naturel. Au bout du chemin, un tunnel de pierre taillée se dresse, imposant et chargé de mystère. Des runes anciennes y sont gravées, leurs contours effacés par le temps. Lorsque le portail s’ouvre sous la lumière argentée de la pleine lune, les runes s’illuminent d’un bleu lunaire, vibrant d’une énergie ancestrale.
Le mage me prévient.
— Ce monde est entouré d’une barrière magique qui annule tout pouvoir secondaire. Plus tu y resteras, plus le temps de récupération s’allongera. Et le temps ne défile pas de la même manière d’un monde à l’autre. Alors ne disparais pas trop longtemps.
J’acquiesce d’un simple mouvement de tête, puis me détourne et franchis le seuil…
Et aussitôt, un froid mordant me transperce la poitrine. Une douleur invisible, insidieuse. Comme si quelque chose s’arrachait à moi. Je ne crie pas, mais je ressens la perte. Quelque chose en moi n’est plus entier.
Me voilà dans le Monde Interdit.
Je me tiens sur une colline, le regard perdu sur les montagnes qui s’étendent à l’horizon. L’air est vif, chargé d’une énergie étrange. Sans perdre une seconde, je descends le sentier escarpé, jusqu’à atterrir dans une ruelle animée, au cœur du village.
Des éclats de rire et une mélodie entraînante résonnent au loin. En m’approchant, je distingue une enseigne vacillante sous la lumière des lanternes. Une Bar. L’ambiance y est chaleureuse, vibrante de vie. Mais ce n’est pas ça qui me fait frissonner.
Un frémissement parcourt mon échine, un courant glacé s’insinue sous ma peau, et la chair de poule s’installe sur mes avant-bras.
Elle est là.
Je pousse la porte, et mon regard la trouve immédiatement. Il n’existe pas de lumière plus captivante que celle qui danse dans ses yeux. L’un brille d’un éclat d’or, vif, brûlant comme le soleil au zénith. L’autre, d’un bleu profond aux reflets argentés, insondable comme le ciel après l’orage. Deux astres dans un même regard, comme si elle appartenait à deux mondes à la fois. Et ses cheveux… miroitant sous la lueur tamisée, fusion entre le jour et la nuit. Et sa peau… d’une pâleur délicate, teintée de rose, capture la lumière avec une grâce envoûtante... et ses lèvres, ni trop sage ni trop effrontée, juste assez pour donner envie de s’y attarder, de percer le mystère qu’elle semble garder.
Elle n’a rien d’ordinaire. Tout en elle est un mystère. Une énigme qui attire, qui consume, qui laisse une empreinte indélébile. Je ne saurais dire à quel moment je me suis perdu en elle. Peut-être dès la première fois que j’ai croisé son regard. Ou peut-être était-elle déjà gravée en moi bien avant notre rencontre, comme une évidence que je n’attendais plus.
Un homme s’approche d’elle… trop près. Elle fronce les sourcils, son regard s’assombrit. L’échange est tendu. Je n’entends pas leurs paroles, le bruit ambiant m’étouffe, mais une chose est sûre, elle n’est pas à l’aise. Ses épaules se raidissent, son corps tout entier trahit une retenue glacée.
Après quelques minutes, elle se retire, visiblement agacée. C’est ma chance. C’est maintenant que je dois lui parler. Mais soudain, l’homme l’attrape violemment par le bras et la plaque contre le mur.
Mon sang ne fait qu’un tour. Comment ose-t-il la toucher ? Avant même d’y penser, mon corps réagit.
Je me faufile entre les villageois aussi vite que le vent, et dans un mouvement fluide, je lui décroche mon poing en pleine mâchoire.
L’impact est brutal. Il vacille, bascule en arrière et s’écrase au sol quelques mètres plus loin. Le silence tombe autour de nous, mais en moi, une tempête gronde.
Ma voix est calme, posée, mais elle vibre d’une colère que j’ai appris à maîtriser.
— Si tu la touches encore une seule fois… je jure que ce sera la dernière chose que tu feras. Je me détourne de lui, déjà insignifiant à mes yeux, et me tourne vers elle. Nos regards se croisent. Et je perds pied. Elle est… exactement comme je l’ai toujours imaginée.
Parfaite.
Une évidence qui me frappe de plein fouet, comme si quelque chose en moi se réalignait. Pourquoi ai-je tant besoin d’elle ? Pourquoi ce besoin viscéral de la voir, de la sentir, de savoir qu’elle est là ? Je ferme brièvement les yeux, luttant contre ce désespoir que je ne comprends pas. Et puis… Son odeur. Elle m’enveloppe, m’aspire dans une réalité que je ne maîtrise plus. Un soupçon de vanille, une senteur vibrante qui me rappelle les matins dorés de mon royaume. Et, plus subtil, presque irréel, cette note florale aérienne, délicate… La Fleur de Lune. Comme si elle appartenait à deux mondes en même temps. Un frisson parcourt ma peau. Je ne peux pas rester.
Profitant d’un instant d’inattention, je recule dans l’ombre. Lorsqu’elle se tourne vers son ami, je disparais rapidement dans une ruelle adjacente.
Mon cœur bat trop fort. Trop. Fort.
À peine dehors, je la vois sortir précipitamment du pub, son regard fouillant la foule. Elle me cherche. Et moi, je lutte contre cette tentation dévorante, retourner vers elle. Je serre le poing, ma mâchoire se contracte sous la tension. Une vague de frustration, de colère, de quelque chose d’encore plus profond, m’envahit. L’envie de hurler me brûle la gorge. Mais je ravale tout et je me mets à courir, aussi vite que possible, fendant la nuit comme une ombre fuyante. Chaque pas m’éloigne d’elle, de cette sensation qui me consume, de cette réalité que je refuse d’affronter. Je dois atteindre le portail. Je dois partir. M’éloigner d’elle. M’éloigner de tout ça.